Amazigh : itinéraire d’un enfant 
de Guelmim

L’un signe sa première BD, l’autre raconte pour la première fois son voyage clandestin vers l’Europe. Cédric Liano et Mohamed Arejdal publient Amazigh, une ode à l’amitié et à la liberté.

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L’un signe sa première BD, l’autre raconte pour la première fois son voyage clandestin vers l’Europe. Cédric Liano et Mohamed Arejdal publient Amazigh, une ode à l’amitié et à la liberté.

«Je m’appelle Mohamed Arejdal. Je suis un Amazigh. J’ai 18 ans et je déteste le pays dans lequel j’ai grandi. Je n’y ai aucun avenir. J’ai décidé de partir en Europe ». C’est par ces mots que commence le roman graphique Amazigh, itinéraires d’hommes libres, récemment publié chez Steinkis Editions. La genèse de cette œuvre remonte à 2007, suite à la rencontre de Cédric Liano, un enseignant français aux Beaux-Arts de Tétouan, et Mohamed Arejdal, un étudiant en troisième année. Au fil de leur amitié, ce dernier lui raconte ce qu’il appelle son « voyage clandestin  ». En 2002, à dix-huit ans, cet enfant de Guelmim vole 10 000 dirhams dans la caisse de l’épicerie de son père pour payer un passeur et rejoindre les îles Canaries. Une décision poussée par un enchaînement de frustrations. Il rêvait de devenir artiste, mais le système scolaire marocain en a décidé autrement. Au lieu de l’inscrire en option Arts Appliqués au lycée, ses professeurs l’ont arbitrairement envoyé en filière scientifique. Mohamed Arejdal décide alors d’abandonner l’école. Livré à lui-même, en conflit avec des parents déçus, il doit également affronter le retour des Marocains résidant à l’étranger pendant les vacances d’été, « qui font croire à tout le monde que l’Europe est un Eldorado ». Il n’a plus qu’une seule idée en tête : fuir un destin tout tracé.

Comme une thérapie

« Cédric Liano a été la première personne à entendre mon histoire. Il a enregistré chacun de mes mots sur un dictaphone, puis s’est mis à faire quelques esquisses de mon périple », raconte Mohamed Arejdal. Ensemble, ils passent des heures à parler de l’exil, des frontières qu’ils n’ont pas choisies, de la difficulté de s’en sortir lorsqu’on est un « fils de rien » et du mythe des « pays riches ». Pour Mohamed Arejdal, c’est une sorte de thérapie, une façon d’extérioriser ses blessures. « En 2008, Cédric Liano est reparti en France avec toutes ses cassettes d’enregistrement sous le bras. Il m’a demandé si j’étais d’accord pour qu’il fasse de mon histoire une bande dessinée et j’ai accepté. J’ai continué à lui raconter mon voyage, je lui ai fourni des documents et je l’ai même emmené visiter ma ville, Guelmim. Il a fini par terminer son projet au bout de six ans », poursuit Mohamed Arejdal. Lorsque le jeune homme a le résultat entre les mains, il est bluffé par le détail des anecdotes : « Il a mis en image des souvenirs que j’avais perdus. Il a archivé mes mémoires ».

Fidèle à son ami, Cédric Liano n’a rien oublié, ni le désespoir de Mohamed Arejdal lorsqu’il vole de l’argent à son père, ni la panique qu’il ressent au moment d’affronter l’océan dans une embarcation de fortune, avec des dizaines d’autres migrants. Au fil des pages, c’est une véritable immersion dans le parcours chaotique de Mohamed Arejdal, maintes fois arrêté par les autorités, placé dans un centre de détention, puis définitivement renvoyé au Maroc. Le trait du dessinateur alterne entre des dessins acérés, fins et fournis, un peu à la manière du bédéiste japonais Jirô Taniguchi, et d’autres plus minimalistes, naïfs, voire abstraits. En privilégiant le noir et blanc et en jouant avec le clair-obscur, Cédric Liano parvient à faire passer des émotions et donner vie aux images. Le résultat, dénué de toutes fioritures, est profond, intense et cinglant.

Prof à son tour

Le récit, quant à lui, est simple mais jamais simpliste, ni victimaire. « J’avais besoin de corriger l’image que le système et la société m’ont attribuée, celle du criminel et du paria », confesse Mohamed Arejdal. Aujourd’hui, la boucle est bouclée. Lorsqu’il est renvoyé de force au Maroc, Mohamed Arejdal doit passer par Casablanca et être jugé au tribunal pour « passage illégal de la frontière ». Il écope d’une amende de 800 dirhams mais, surtout, il passe devant l’Ecole des Beaux-Arts. Une découverte qui va changer sa vie : « J’ai dû fuir mon pays pour comprendre qu’une telle école existait au Maroc. Je suis donc rentré à Guelmim où j’ai passé mon baccalauréat. Plus tard, j’ai postulé aux Beaux-Arts de Tétouan et j’ai été sélectionné ». Depuis, il a obtenu son diplôme et a même été invité à la Biennale des jeunes artistes de la Méditerranée à Bari (Italie), en 2008, pour son œuvre Toutes directions, un patchwork de plans dessinés par des passants lorsqu’il était dans les îles Canaries et qu’il cherchait son chemin. A la rentrée prochaine, Mohamed Arejdal sera professeur aux Beaux-Arts de Tétouan. Et, ironie du sort, il fait désormais partie du jury qui admet ou non les futurs lycéens dans les sections Arts Appliqués.

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