Tozy : « On a vécu le Printemps arabe avec Akram ir7al »

Tozy : « On a vécu le Printemps arabe avec Akram ir7al »

Le temps d’un café, le politologue laisse tomber les études sur les mouvements islamistes pour nous parler de foot. Oui, il a des choses à dire.

Quel rapport avez-vous avec le foot ?

Un rapport très fort. J’ai longtemps joué, dans mon quartier de DerbSoltane, à la fac puis dans une équipe de copains, jusqu’à 35 ou 40 ans. J’étais milieu défensif, numéro 6, l’guerrab… Bien sûr, Dolmy a incarné ce poste, on a presque le même âge. A l’international, la référence c’était Neeskens. Aujourd’hui, je regarde le foot spectacle, surtout européen.

Est-ce qu’on peut dire que le foot permet de regarder une société ?

Dans l’introduction du livre sur Casablanca, il y a un passage où je parlais du foot comme de l’incarnation d’une culture particulière. Une sorte de condensé, avec des ingrédients forts, qui donne une identité à un quartier, à une ville. Ce qui est excitant,  c’est d’essayer d’expliquer pourquoi des équipes qui ont presque disparu survivent dans la mémoire collective sur plusieurs générations en incarnant les mêmes valeurs  Il y a des éléments de jeu, des éléments politiques aussi, le KSNAC et le jeu dur, l’Etoile Jeunesse comme le joyau élégant de DerbGhallef,  le WAC et le pouvoir, le Raja comme une forme d’impertinence syndicaliste…Le foot est un enjeu très important. Dans ce sens, c’est une fenêtre pour regarder une société, oui.

C’est encore un sport ?

C’est un fait social presque total. Une représentation de l’éthos pour une société. Le foot crée du lien social, un lien social très fort. 

Même dans des équipes internationalisées, comme en Europe ?

Il y a la cohabitation de deux choses très différentes. Les clubs ont toutes les caractéristiques des multinationales, dans leur logique, dans leur fonctionnement, dans leurs composantes humaines. Mais il y a encore les équipes nationales, et là, on voit la nécessité du jeu comme substitut à la guerre, avec tous les atours de la guerre, y compris la violence. C’est une violence maîtrisée…

Avec un côté symbolique donc…

Ce qui est surprenant dans le foot, c’est ce décalage entre ce qu’il représente pour les gens quelque soit leur milieu et sa réalité très simple. On nous dit qu’il se bat pour son maillot et quand tu creuses, tu découvres qu’il se bat pour une prime, Les deux objectifs, noble et moins noble, peuvent cohabiter sans que cela pose problème 

Quand on présente la main de Maradona comme une revanche du Tiers-Monde, une référence aux Malouines, on délire?

On fantasme, on crée des représentations. Mais c’est nécessaire, c’est beau, ça crée une communauté, même la religion ne peut pas obtenir cette unanimité, c’est le côté magique du foot. Quand l’équipe nationale gagne, on voit la communion d’une société qui retrouve une certaine fierté. C’est pour cela que le foot tente les politiques. Ils veulent l’instrumentaliser, profiter de la manne de popularité, c’est là que c’est intéressant. Au CM2S, on a fait travailler un  étudiant là-dessus, un peu dans le prolongement des travaux de Bromberger sur les publics du foot et la réinvention des tribus porteuses de 3assabiyat par les supporters. Une étude sociologique des comités de clubs reste à faire…

Le foot et le pouvoir, au Maroc, une belle histoire d’amour ?

Partout, que ce soit dans un pays démocratique ou autoritaire, c’est comme ça. Les jeux sont au centre de la cité, ils font la cité. Ils peuvent faire la paix sociale ou la révolution. L’empire romain a joué sur ces deux leviers pour la paix sociale : le pain et les jeux.

Parlons un peu de l’équipe nationale…

Elle nous interroge sur notre identité. Mokhtari, par exemple, en 2004. Il ne parle pas arabe, il parle rifain et allemand. On est obligé de reconnaître qu’il est marocain, et même de crier parce qu’il est marocain. Donc, en creux, on reconnaît cette pluralité, et ça c’est très fort. Il n’y a que le foot qui fait ça. L’Ivoirien du Raja, Koko, on parle de le naturaliser, il nous interroge aussi sur notre africanité.

On a un problème avec ça…

Oui, on n’est pas très au clair avec l’Afrique, il y a un fond raciste dans notre culture, lié à notre longue histoire esclavagiste. Jusqu’à récemment, le rapport à l’Afrique était un rapport hautain, méprisant. C’est entrain de changer parce que l’Afrique subsaharienne est là, dans notre paysage quotidien, et parce que l’Afrique donne une certaine consistance à notre profondeur stratégique. Le foot africain nous ramène à notre réalité, nos échecs nous ramènent à notre niveau.

On n’y arrive plus, c’est déprimant…

Objectivement, on ne peut pas y arriver, vu notre façon de nous organiser. On fait n’importe quoi. Depuis dix ans, nous avons construit des infrastructures, mais le cadre humain n’a pas beaucoup changé. Nous, on a vécu le Printemps arabe avec « Akram ir7al ». Il y a ce message partout, mais seulement à Casa… On n’a activé la formule que sur le foot.

Comment expliquez-vous cela ?

Il y a deux interprétations possibles. La première, c’est qu’on ne prend pas très au sérieux ce qui se passe au niveau politique. Mais je ne peux croire que ce soit Akram uniquement qui soit concerné. Je veux croire à une intelligence collective qui fait une métaphore pour dénoncer une forme d’exercice de pouvoir. Je veux bien croire à ça, mais je ne pense pas, c’est peut-être une explication surdéterminée.

Une façon de rejeter un mode de gouvernance périmé ?

Oui, c’est une façon de protester contre l’indigence, la faiblesse des dirigeants, le côté kafkaïen des procédures aussi. C’est en parallèle avec le niveau politique du pays. A partir du foot, on peut dire l’échec de l’école, de la politique, etc.

Le foot donne la parole à des gens qui n’ont pas la parole : les supporters, les joueurs…

Oui, le foot est un ascenseur social. Le footballeur marocain profite d’une ressource qui ne dure que quelques années. Vu l’insécurité qu’il vit avant et après sa carrière, on peut comprendre sa position de prédation. Il n’est pas dans une logique de construction de sa personne, il est dans une négociation très terre à terre. C’est une profession précaire.

Merci. Reste les questions rituelles : ton équipe et ton joueur  préférés.

Le Raja, ça va sans dire, et j’aimais beaucoup Cruyff. 

 

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