L'islam des lumières (1/3)

L'islam des lumières (1/3)

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Religion. Un autre Islam

Réformisme. Des penseurs relisent l’islam à travers le prisme de son histoire, la révélation prophétique au vu de son contexte et réexaminent le corpus des hadiths.

Histoire. Au début du XXe siècle, de nombreux religieux appelaient de leurs vœux à une rénovation de la religion.

Société. Laïcité, voile, héritage… plusieurs intellectuels livrent un point de vue original sur des questions d’actualité liées au fait religieux.

Un rapide coup d’œil au sommaire du livre Changer l’islam, Dictionnaire des réformistes musulmans, du très populaire et prolixe Malek Chebel, paru en 2013, a de quoi nous attrister. Au milieu des dizaines de noms de Syriens, Iraniens, Pakistanais ou Tunisiens, on peine à trouver des Marocains. L'un des rares à figurer en bonne place est le philosophe Mohamed Abed Al-Jabri, venu tardivement à la pensée islamique et décédé en 2010. Nos figures religieuses seraient-elles à ce point dans le suivisme, peu promptes à remettre en question traditions et lectures littérales du corpus religieux ?

Le Maroc a vu naître et s’exprimer de grands noms de la pensée islamique ces dernières décennies. Abdeslam Yassine, fondateur et leader jusqu’à son décès en 2012 de la Jamaâ Al Adl Wal Ihsane, est par exemple connu dans l’ensemble du monde musulman pour ses travaux sur les relations entre modernité et islamité, ou ceux dans lesquels il réalise une sorte de concorde entre sources soufies et orthodoxes. Ahmed Raïssouni, figure du Mouvement unicité et réforme (MUR), licencié de la Qaraouiyine, est aussi un penseur reconnu, à qui religieux et islamistes du monde entier font appel pour des interventions et des préfaces d’ouvrages. L’homme a même été nommé vice-président de l’influente Union internationale des savants musulmans, créée par le mufti égyptien Youssef Qaradawi en 2013. Le salafiste Mohamed Fizazi pourrait être le troisième exemple de ces savants religieux marocains, dont la voix dépasse les frontières du pays, lui dont les interventions télévisées sur l’émission Al Ittijah Al Mouakiss, diffusée sur Al Jazeera, furent largement suivies et célébrées.

Malgré tout, ces figures restent on ne peut plus classiques : des hommes qui puisent leur savoir dans des sources orthodoxes, exclusivement sunnites, restent d’une fidélité absolue aux madhab, les voies juridiques classiques, et se légitiment par des études ou des initiations religieuses traditionnelles. « Leur savoir est en fait un prêche continu, produit par des ancêtres qui ont vécu dans des conditions bien différentes des nôtres », dit d’eux Abdou Filali Ansary, philosophe et auteur d’un ouvrage dédié à la réforme religieuse.

Une nouvelle Nahda

Mais petit à petit, des voix différentes émergent. Celles d’intellectuels aux formations multiples, qui proposent un regard singulier sur le fait religieux. Et à qui on a du mal à accoler un adjectif. « Libéraux », disent les uns, « progressistes » ou encore « réformistes », disent les autres.  Au-delà de leurs formations initiales, ils ont en commun des démarches et des visions plus nuancées et contemporaines, loin des avis tranchés et restrictifs des savants religieux classiques.  Ils s’appellent Rachid Benzine, Asma Lamrabet, Reda Benkirane, Mustapha Bouhandi ou encore Abdou Filaly Ansary, pour ne citer qu’eux, et ne reculent pas face aux polémiques. A leurs yeux, l’islam semble quelque peu embourbé.

« De manière tout à fait déroutante, la tradition musulmane – et c’est peut-être encore plus vrai de nos jours – en est venue à substituer à la souveraineté de Dieu la souveraineté de la religion "islam", la souveraineté de règles très marquées historiquement au détriment de l’adhésion vivante au Dieu qui a parlé », écrit l’islamologue Rachid Benzine. Qui précise, au sujet de l’immobilisme et des difficultés rencontrées pour changer la donne : « A partir du XIIe siècle, les portes de l’ijtihad ont été déclarées fermées par les pouvoirs politiques et religieux, à l’exception de l’ijtihad juridique, laissé aux canonistes, et de l’ijtihad dit du consensus, confié aux savants traditionnels, lesquels ne se sont guère risqués à proposer des solutions innovantes ».

Au nom du contexte

Face à cette situation, ces intellectuels refusent de se départir d’un islam vécu comme foi ou comme culture. « Dans l’éthique générale du texte coranique, on peut trouver des réponses aux problématiques d'aujourd'hui », nous dit Asma Lamrabet, médecin et essayiste. Et de prôner une relecture ouverte, moins littérale et étriquée : « Les dispositions juridiques ne représentent pas plus de 3% de tout le Livre […] Et pourtant, les savants, les croyants et l’opinion publique accordent une importance disproportionnée à ces versets, au détriment des autres », rappelle Rachid Benzine.

Les penseurs réformistes se consacrent alors à la relecture du corpus, à la contextualisation des textes, à la recherche. « Le fiqh n’est pas sacré, c’est une construction humaine et sociale […] Il faudrait en développer une approche critique, voire en entreprendre une réforme radicale », écrit Asma Lamrabet, qui induit une différence entre la Charia, qu’elle considère comme une voie spirituelle large, et la science juridique. Dans cette démarche, Rachid Benzine ne craint pas, par exemple, de distinguer la parole divine et le mus’haf, le recueil dans lequel on compile cette parole, fruit d’un travail humain, qui fut longtemps contesté.

Si, sur plusieurs points, ces intellectuels se rejoignent, chacun d’entre eux emprunte des pistes originales. La sociologue Fatima Mernissi met en avant le mouvement de pensée rationaliste mu’tazilite, disparu il y a plusieurs siècles. Le philosophe Abdou Filali Ansary incite chacun à intégrer les regards de non-musulmans comme Jacques Berque et Maxime Rodinson sur le fait islamique. L’islamologue Rachid Benzine, lui, bat en brèche les réticences des musulmans sunnites à se priver des sources chiites.

Oser passer au tamis de la critique les corpus religieux suscite la vindicte des savants classiques. Et vouloir rester fidèle à l’esprit et l’éthique d’un message religieux vaut parfois la méfiance des laïques. S’ils ne représentent pas encore au Maroc un mouvement de fond, ces intellectuels sont de plus en plus écoutés, portés par la multiplication des canaux d’information et de formation religieuse. Ils repensent l’islam, la modernité et les rapports entretenus entre eux. Ils recomposent le monde religieux en instaurant une compétition avec les ouléma, qui n’ont plus le monopole du savoir islamique. Ils changent notre horizon intellectuel 
et spirituel. 

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