Rencontre. La dolce vita de Benatia

Rencontre. La dolce vita de Benatia

Le jeune footballeur a rejoint la Roma en juillet dernier. TelQuel lui a rendu visite dans la capitale italienne. Il nous parle de son parcours, de sa nouvelle vie et du désastre de la sélection nationale.

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Benatia ?? Un grand joueur, on a vite compris à qui on avait affaire… On est très contents de l’avoir chez nous. » Silvano, chauffeur de taxi de son état, est volubile. Il tripote son autoradio : « Ecoute, il y a cinq radios qui ne parlent que de la Roma, 24 heures sur 24, alors quand je parle d’un joueur, je connais mon sujet ». En signant à la Roma, Mehdi Benatia ne s’imaginait sans doute pas dans quel bain de passion il s’apprêtait à plonger. Parce qu’aux cinq radios consacrées au club, il faut ajouter une télévision, un quotidien et une trentaine de sites Internet. Contrairement aux grandes équipes du nord (Juve, Inter ou Milan AC), qui peuvent compter sur une armée de tifosi dans tout le pays, la Roma est le club des Romains. Et si vous parlez de la Lazio à Silvano, il  s’énerve : « La Lazio, ça n’existe pas ici, à Rome, c’est le club de la région, ils n’ont même pas le mot Rome dans leur nom, faites-moi confiance, vous ne trouverez aucun supporter en ville ». Soit.

Etonnant, pourtant, que cette ferveur n’ait accouché que de trois titres de champion et d’une seule coupe de l’UEFA, un palmarès plutôt léger. Alors, lorsque la Roma talonne la Juve au classement, après une série historique de dix victoires successives (record absolu du Calcio), c’est toute la ville qui se met à rêver d’un quatrième Scudetto, ou au moins d’une qualification à la glorieuse Ligue des champions. Un début de saison en forme de miracle ? Plutôt le résultat du travail d’un homme, Rudy Garcia, l’entraîneur français arrivé de Lille dans une lourde ambiance de scepticisme. Plus quelques belles surprises : la résurrection de De Rossi, taulier de la maison romaine peu inspiré l’an passé, la nouvelle jeunesse du Brésilien Maicon, 32 ans au compteur, la révélation de Strootman. Et une évidence rappelée : Francesco Totti est l’âme de cette équipe.

«  J’ai une vie très tranquille »

L’intégration rapide de Mehdi Benatia fait partie de cette liste de belles surprises, et c’est Totti qui le dit : « Oui, il est fort, très fort, dévastateur, personne ici ne s’attendait à un tel niveau de sa part ». Dans la ville du Vatican, un mot du capitano a le poids d’une déclaration du pape. Titulaire indiscutable, Benatia est costaud en défense, propre en relance et capable de se projeter vers l’avant pour faire la différence. Il confirme : « J’aime bien monter, sortir de mon rôle de défenseur pur, que ce soit sur les coups de pied arrêtés ou balle au pied. C’est le dépassement de fonction, on m’a appris ça à Udinese. Si tous les joueurs sont prêts à faire plus que ce qu’on leur demande, on n’a pas grand-chose à craindre ». Mehdi Benatia nous a donné rendez-vous au centre d’entraînement de la Roma, à Trigoria : 26 hectares en pleine campagne, six terrains d’entraînement et un complexe hôtelier pour les mises au vert des joueurs. Il nous reçoit dans le café du centre d’entraînement, à deux pas d’un hall où s’affiche fièrement l’équipe romaine de 1941 et une impressionnante collection de maillots historiques, avant de nous proposer de poursuivre l’entretien ailleurs. Ailleurs, c’est ce minuscule café-boulangerie de Casalpalocco, loin de l’agitation du centre-ville, où il a ses habitudes. Tout le monde le connaît, on le salue d’un mouvement de tête, sans se montrer envahissant.

C’est dans cette zone résidentielle que Mehdi Benatia a installé sa famille, comme Totti ou Pjanic. Il revient sur son arrivée au club : « Ça a été très dur au début. La saison dernière a été loupée, avec en plus une finale de coupe perdue contre la Lazio, tu imagines un peu l’ambiance… Et puis il y a eu ces dix victoires de suite, tout a changé. » Dix victoires qu’il faut ajouter aux sept obtenues avec Udinese à la fin du championnat précédent, ça fait bien dix-sept victoires consécutives pour le Marocain de 26 ans. Impeccablement cintré dans sa veste CR7 (la marque de Cristiano Ronaldo), le joueur au physique de star R’n’B poursuit sa chronique romaine : « Je me sens bien, vraiment, j’ai une vie très tranquille. Le matin, je petit-déjeune ici, au café, avec Pjanic, ensuite c’est l’entraînement. Quand on a fini, je passe chercher les enfants à l’école, je joue avec eux. Le petit commence à taper dans le ballon, il a deux ans… Je regarde le foot à la télé tant que je peux, avant d’aller dîner au resto ». Les paparazzi seront déçus, les velines aussi. La veline, c’est cette créature séduisante et court vêtue qui s’est fixé comme objectif dans la vie d’arriver à investir un plateau télé grâce à une liaison avec un footballeur connu. Si son coéquipier Marco Boriello en est notoirement friand, Benatia rigole quand on lui pose la question : « Non, non, c’est pas pour moi, ça… ».

La révélation d’Udinese

Finalement, on connaît bien peu de choses sur le bonhomme. Pourtant, quand on l’interroge, il évoque volontiers son parcours. Il parle de son père, originaire de Fqih Ben Salah, immigré en région parisienne pour travailler comme ouvrier dans l’aéronautique, et de sa mère algérienne. Il raconte son enfance, « dans le même coin que Walid Regragui », et de son expérience marseillaise. A l’OM, il ne signe pas son premier contrat professionnel pour une sombre histoire d’agent dans laquelle il met en cause José Anigo, le controversé directeur sportif phocéen. Puis c’est la galère, les prêts à Tours et Lorient, où il ne joue pas, barré par Ciani (qui, ironie du sort, évolue aujourd’hui chez les voisins de la Lazio). Lorsque Christian Gourcuff lui explique qu’il n’y a pas de mal à être sur le banc, que c’est le cas de son fils en Italie, Benatia répond qu’il y a une grande différence entre le statut de remplaçant au Milan AC et à Lorient.

Il veut partir, il veut jouer et… se déchire les ligaments croisés. Année blanche. Il est transféré à Clermont-Ferrand, en seconde division, où sa carrière débute enfin. Il enchaîne trois bonnes saisons, au cours desquelles il découvre la sélection nationale, puis il est transféré à Udinese. Les stars de ce club, ce sont les recruteurs, une authentique cohorte capable de dénicher des footballeurs inconnus pour les revendre ensuite avec une juteuse plus-value. Leur dernier coup d’éclat ? Alexis Sanchez, acheté une bouchée de pain avant de partir au Barça pour plus de 30 millions d’euros. Au sein de l’effectif surchargé d’Udinese (logique vu la stratégie du club), Mehdi s’impose dans le onze de départ en quelques matchs : « C’est ma plus grosse fierté au niveau professionnel, j’arrivais de deuxième division française, personne n’y croyait ». La suite, on la connaît : trois bonnes saisons à Udinese à se frotter aux stars du Calcio et à apprendre son métier de défenseur dans la meilleure université du monde, ce championnat d’Italie où les systèmes défensifs sont une science. En juillet 2013, Benatia est transféré à la Roma et vient concurrencer Sanchez pour le titre de la meilleure affaire d’Udinese.

Maudite sélection

Mehdi continue de se raconter en grignotant des chips. Ses idoles ? Sans surprise, il cite Ronaldo/Zidane pour le foot et Booba/Rhoff au rayon musique. Mais lorsqu’on parle de l’équipe nationale, le ton change. Arrivé en 2008, il n’a connu depuis que les ténèbres. Deux CAN avortées dès le premier tour, deux campagnes éliminatoires à la Coupe du Monde ratées, des matchs insipides, un public déprimé, des polémiques interminables sur l’investissement des binationaux, des joueurs qui apparaissent et disparaissent… Seule éclaircie, la victoire 4-0 face à l’Algérie, dans laquelle il n’est pas pour rien (un but sur corner, puis une montée rageuse suivie d’une passe décisive pour Chamakh). Un exploit en forme de trompe-l’œil, sans lendemain. Benatia est le titulaire indiscutable d’une équipe du Maroc qui empile les pires statistiques de son histoire.

« Comment voulez-vous que ça marche ? On change tout, tout le temps. En défense centrale, j’ai eu comme partenaire Erbati, Ouaddou, Oulhaj, Kantari, Kaoutari, Belmâalem, Adoua, Feddal, et j’en oublie sûrement. Comme entraîneur, j’ai eu Lemerre, Fethi Jamal, Moumen et toute son équipe, puis Cuperly, Gerets, Taoussi. Et je n’ai qu’une trentaine de sélections, ça n’a aucun sens… Ce n’est pas comme ça qu’on construit une équipe. » Le public réclame des joueurs locaux ? « Si vous pensez gagner avec eux, je n’ai pas de problème, je m’assois sur le banc avec plaisir. Oui, certains sont des joueurs de qualité, mais il y en a trop qui ne mordent pas dans le ballon à l’entraînement, on a parfois l’impression qu’ils sont juste contents d’être là. » Le ton est assuré, le verbe tranchant, ça balance : « Il y a des gens qui s’en foutent, c’est clair, je le vois. Ça me rend malade de revenir chez moi déprimé à cause d’une nouvelle défaite, d’être désagréable avec mes gosses qui n’y sont pour rien et de savoir que d’autres ont repris leur avion avec le sourire. Oui, il y a des mecs qui viennent, qui font leur match et qui se barrent et, je le répète, ils s’en foutent. »

Quitter les Lions de l’Atlas ?

Définitivement lancé, Benatia revient sur la CAN 2012 : « Oui, j’ai été mauvais, je le sais, je n’ai pas besoin qu’on me le dise. Je suis revenu à Udinese et j’étais tellement mal mentalement que j’ai enchaîné avec quatre mauvais matchs. Pourtant, fais-moi confiance, je suis plutôt solide, question mental. Même Gerets a fait des erreurs, mais au Maroc on n’a parlé que de son salaire, c’est la seule chose qui a passionné tout le monde. » La période Taoussi ? Il répond qu’il n’a pas envie de le critiquer, mais on comprend assez vite qu’il ne garde pas un souvenir impérissable du coach et de son amour immodéré des caméras. Si le passé du onze national est peu glorieux, le futur fait encore plus peur. A treize mois d’une Coupe d’Afrique organisée à domicile, le mountakhab n’a toujours pas de coach et la fédération est paralysée : on ne sait même pas qui en est le responsable à l’heure où nous écrivons ces lignes. Les dates FIFA consacrées aux matchs internationaux nous passent sous le nez sans que l’équipe ne joue. A propos de ce couac, Benatia monte au créneau : « Quand je vois tous les joueurs internationaux rejoindre leur sélection et que nous le Maroc on se permet de snober une date FIFA, c’est désolant. La prochaine CAN va arriver à grands pas et j’ai bien peur que le scénario se reproduise. Quelle frustration ! Le Maroc mérite une vraie équipe ». C’était le 11 novembre. Plus d’un mois plus tard, la frustration est toujours là.

Mehdi Benatia nous propose de poursuivre l’entretien à la maison, à deux pas du café. La villa est moderne, confortable, rien de tapageur. Lancé à la recherche de la Champions League sur le récepteur satellite, il continue de pester sur le gâchis marocain : « Franchement, avec El Kaddouri, Obbadi, Belhanda, moi, on peut pas faire aussi bien que les Algériens ? Ça me rend malade. » Ce ne sont pas les récentes images des élections à la FRMF (des pugilats, pour une assemblée finalement rejetée par la FIFA) qui vont le rassurer… Oui, il les a regardées. La conclusion de cette tirade sur l’équipe nationale est inquiétante : « Aujourd’hui, je réfléchis, j’attends de voir ce qu’il va se passer, je me dis qu’on ne peut pas bosser comme ça. Soit on monte un vrai projet et on y va sérieusement, soit ça continue comme ça et je préfère me concentrer sur la Roma ». Benatia est partagé entre l’envie de se révolter et celle de lâcher l’affaire pour se réfugier dans son cocon romain. Concrètement, il faut comprendre qu’il attend le nom du nouveau coach pour décider de la suite de sa carrière internationale.

Dimanche 24 novembre, en l’absence de Totti blessé, Mehdi Benatia a récupéré le brassard de capitaine à la sortie de De Rossi. En moins de quinze matchs, il s’est imposé comme un cadre de l’équipe. Les Romains peuvent compter sur lui dans la lutte pour le Scudetto. Les Marocains, eux, aimeraient pouvoir en dire autant pour la Coupe d’Afrique…

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