Tourisme. Le plan azur bat de l’aile

Prévu pour fin 2010 et reprogrammé dans la Vision 2020, le plan d’aménagement des stations balnéaires peine toujours à décoller, notamment à cause du manque de financements. Détails.

Ciel sombre pour le Plan Azur. Toutes les stations balnéaires lancées en 2004 accusent du retard. Un retard qui, déjà au moment du bilan de la Vision 2010, avait gâché la fête. La stratégie nationale pour le développement du tourisme, inaugurée en 2001, avait tenu ses promesses avec 9,3 millions de touristes accueillis sur les 10 millions prévus, et une croissance annuelle de 8,7%, largement supérieure à la moyenne mondiale.Un exploit vu le contexte économique pour le moins morose. Mais l’essentiel des objectifs, concentrés dans le Plan Azur, n’a pas été atteint. Reprogrammé dans le cadre de l’ambitieuse Vision 2020, qui vise à doubler le nombre de touristes et à hisser le Maroc parmi les 20 premières destinations mondiales, le Plan Azur reste donc le principal défi du ministère du Tourisme. Du moins sur le papier, car dans les faits, ce n’est pas aussi évident. 

L’Etat prend la main

“Toutes les difficultés qui freinaient le développement du Plan Azur sont en train d’être levées”, assure Lahcen Haddad. Le ministre du Tourisme fait allusion au fait que l’Etat a repris en main l’aménagement de l’ensemble des stations balnéaires, selon le bon vieux principe qu’on n’est jamais si bien servi que par soi-même. “Nous avons eu par le passé plusieurs problèmes avec des aménageurs, notamment à Saïdia qu’on a confiée à un autre groupe”, justifie Lahcen Haddad. Si la rentabilité de la station de l’Oriental reste à prouver, c’est surtout celle de Taghazout qui s’est avérée la plus problématique. Confié en 2002 à la société saoudienne Palais des roses, le projet a accusé du retard dans les travaux et le contrat a été naturellement résilié avec le groupe. L’Américain Colony Capital reprend le flambeau, mais le fiasco est tel que Mohamed Boussaïd, alors en charge du département du Tourisme, met fin à la convention en 2009. Il faudra attendre deux ans avant que l’aménagement ne soit repris. Mais à quelque chose malheur est bon, le ministère a retenu la leçon du passé : l’aménagement doit être l’apanage de l’Etat. C’est ainsi qu’est créée, en 2011, la Société d’aménagement et de promotion de la station de Taghazout (SAPST), constituée principalement par CDG développement et le Fonds marocain de développement touristique (FMDT). Elle est chargée de l’aménagement, du développement et de la commercialisation de la station. “Le problème n’est plus d’actualité, puisque nous venons de reprendre les travaux”, tranche Lahcen Haddad. Du côté de Saïdia, l’Espagnol Fadesa a été remplacé en 2012 par le groupe CDG et le FMDT. Idem pour Mogador. Quant à la station Lixus, elle vient d’être confiée à une nouvelle société détenue par Alliances, la CDG et le FMDT. Si la situation semble s’améliorer sous l’impulsion de l’Etat, encore faut-il drainer les financements nécessaires…

Pas d’argent !

“Nous avons un seul problème de financement aujourd’hui, et il concerne la deuxième parcelle de la station Mogador”, soutient Lahcen Haddad. Mais tout le monde ne semble pas du même avis. “Le manque d’investissements concerne l’ensemble des projets du Plan Azur, c’est lié à une crise dont souffre tout le secteur”, explique une source au sein de la société d’équipement et d’aménagement de la station Mogador. Pour ne prendre que l’exemple de Saïdia, le taux d’occupation des hôtels déjà ouverts n’est guère encourageant pour les investisseurs potentiels. En 2012, le gestionnaire espagnol Barceló s’est retiré, laissant la voix ouverte à Atlas Hospitality. “Les hôtels souffrent à Saïdia. D’ailleurs, pour la première fois depuis l’ouverture de la station, ils ont tous fermé leurs portes en attendant la saison estivale. Je ne vois pas comment on pourrait attirer des investissements tant que la station n’est pas rentable et tant que le Conseil provincial du tourisme (CPT, ndlr) fonctionne avec un budget de zéro dirham”, note Youssef Zaki, président du CPT de l’Oriental, qui assure n’avoir reçu aucune enveloppe de l’Office national marocain du tourisme (ONMT) depuis 2011. Et d’enchaîner, irrité : “Je quitte moi-même ma résidence à Saïdia. C’est invivable en dehors de l’été”. La station devient déserte l’hiver, sans compter l’absence d’équipements et de commerces. “Est-il normal que la plage de la station soit inaccessible aux habitants de la ville ? Est-il normal qu’il n’y ait pas de toilettes publiques ?”, s’indigne Youssef Zaki. Le Plan Azur tombera-t-il à l’eau ? “C’est la croissance qui attire les investissements. Le rebond de l’activité touristique en 2012 nous permettra, j’en suis convaincu, d’atteindre les objectifs de la Vision 2020”, nous déclare Abderrafie Zouiten, directeur de l’ONMT, qui a pour mission de promouvoir la destination Maroc.

C’est la crise

Après deux ans de stagnation, suite à l’attentat du café Argana à Marrakech, l’activité a en effet repris des couleurs. En 2013, les nuitées et les arrivées remontent en flèche, mais curieusement les recettes baissent à mesure que les indicateurs passent au vert. Les sept premiers mois de l’année accusent un repli de 3,6% par rapport à la même période en 2012 qui, rappelons-le, n’a pas été particulièrement éblouissante. De quoi fâcher Lahcen Haddad, qui explique cette baisse essentiellement par la crise qui frappe de plein fouet nos principaux marchés émetteurs, notamment la France, l’Espagne et l’Italie. “Nous sommes en train de revoir nos offres de sorte à ce que l’on puisse esquiver l’effet de la crise”, déclare-t-il. Par revoir les offres, comprenez cibler une clientèle aisée et miser sur le luxe, c’est-à-dire le tourisme balnéaire. Une drôle d’idée quand on voit ce que ça a donné jusque-là… 

Financement. Une vision trouble

Le Plan Azur n’est pas le seul parent pauvre de la Vision 2020. Le volet de l’aide à l’investissement peine également à se concrétiser. L’enveloppe de 15 milliards de dirhams destinée à encourager les investissements, notamment dans les régions émergentes, n’a jamais vu le jour. Le projet de Loi de Finances 2014 est carrément muet à ce sujet. La Vision 2020 prévoyait aussi la mise en place d’un mécanisme de financement bancaire doté d’une enveloppe de 24 milliards de dirhams, dédiée aux hôteliers. Mais nombre d’entre eux déclarent ne pas avoir pu en bénéficier, à cause de conditions trop restrictives. “Il y a un véritable problème concernant les engagements de la Vision 2020. Il ne faut pas s’étonner si toute la stratégie échoue”, commente cet hôtelier de Marrakech sous le sceau de l’anonymat. Pour autant, Abderrafie Zouiten, directeur de l’Office national marocain du tourisme, n’en démord pas : “Les 20 millions de touristes sont à notre portée. Preuve en est la croissance continue des arrivées et des nuitées. L’émergence de nouveaux marchés émetteurs est très prometteuse. D’ailleurs, nous allons signer prochainement une convention d’une durée de trois ans avec le premier tour opérateur polonais”.

 

Des objectifs et des réalisations

Entre les ambitions affichées en 2004 et les réalisations effectives dix ans plus tard, le gap est énorme.

Saïdia : 28 000 lits touristiques, trois golfs, des centres artisanaux et sportifs et un port de plaisance étaient programmés pour un montant d’investissement global de 9 milliards de dirhams. Aujourd’hui, la station ne compte que 4000 lits, un golf et une marina.

Lixus : On tablait sur 12 000 lits (9 hôtels), 2 golfs et un centre de remise en forme, pour un investissement de quelque 5 milliards de dirhams. La nouvelle société qui a repris la station a revu à la baisse ces objectifs : 5 hôtels (quelque 3600 lits) et un seul golf pour un coût de 3 milliards de dirhams.

Mazagan : Sur les 8000 lits et 2 golfs prévus initialement, pour un coût de 11 milliards de dirhams, seuls 1000 lits (un hôtel) et un golf ont été réalisés.

Mogador : Elle devait compter 10 600 lits et trois golfs, pour un budget de 8 milliards de dirhams. Elle ne compte aujourd’hui qu’un hôtel de 1000 lits et un golf.

Plage blanche : Cette station, qui devait compter pas moins de 30 000 lits, est celle qui accuse le plus de retard.

Taghazout : Sur les 20 000 lits initialement prévus, rien n’a encore été réalisé. Les travaux sont toujours en cours.

 

article suivant

[Le Scan] Moudawana : pourquoi une réforme s’impose