Histoire. La fin de Hassan II ou l’autre printemps marocain

Au soir de sa vie, Hassan II découvre que le royaume qu’il s’apprête à léguer à son fils est au bord de l’implosion. Le monarque entame alors une véritable course contre la montre pour intégrer ses opposants dans le jeu politique et réformer une économie moribonde et informelle. Retour sur une période faite d’enthousiasme, de doute et de machiavélisme.

 

Le Maroc a-t-il vécu “un printemps démocratique” à la fin des années 1990 ? à l’énoncé de la question, Abderrahmane Saïdi, ministre technocrate de Hassan II, esquisse un large sourire. Il observe un long silence, durant lequel des centaines d’images défilent devant ses yeux. “C’était une belle époque où l’espoir était enfin permis, soupire-t-il. Une période difficile et compliquée où de grands chantiers politiques et économiques ont été lancés”, affirme-t-il. Un autre homme a vécu de près cette dernière décennie du règne de Hassan II. Mohamed Elyazghi, ancien premier secrétaire de l’USFP, évoque “une période synonyme d’enthousiasme, d’espoir et de changement”. Pendant près de trois ans, l’homme a mené de longues tractations avec le défunt monarque et ses plus proches conseillers. “Hassan II tenait beaucoup à l’avènement d’un gouvernement d’alternance. Et pour cela, il a accepté de négocier avec nous pendant près de trois ans. Et même quand ces négociations se sont soldées par un premier échec, il n’a pas fermé les portes. Il a fait preuve de beaucoup de flexibilité pour réussir cette expérience”, se rappelle Elyazghi. Mais attention, nuance-t-il, “ce printemps a été rendu possible grâce aux longues années de lutte démocratique contre un régime féroce et intraitable”. En fait, Hassan II n’avait pas vraiment le choix. Au soir de sa vie, affaibli par la maladie, il découvre que le pays qu’il s’apprête à léguer à son fils est menacé de toutes parts. Il enclenche alors une véritable course contre la montre pour intégrer ses ennemis d’hier dans le jeu politique, remettre en marche une économie moribonde et relâcher (progressivement) les vannes de son régime autoritaire. Tout un programme !

 

Zone de turbulence

En cette fin des années 1980 en effet, le royaume de Hassan II vacille. “Entre 1980 et 1985, écrit l’historien Pierre Vermeren, le Maroc traverse les cinq années de tous les dangers”. Le pays est frappé par une vague de sécheresse sans précédent qui plombe la croissance et précipite les campagnes dans les bras de la misère. L’économie du pays flanche, l’endettement explose. Casablanca, où des milliers de ruraux émigrent à la recherche de nouvelles alternatives, s’embrase en 1981 pour protester contre la hausse des prix de quelques denrées de base. La répression est sauvage et fait des dizaines de morts. Les années passent et la situation empire. En 1983, le pays est au bord de la banqueroute avec seulement deux semaines d’importations en devises. Il est mis sous la tutelle du Fonds monétaire international. C’est le début du fameux plan d’ajustement structurel (PAS), avec des conséquences sociales désastreuses. L’Etat est obligé de couper dans le budget et de décréter de nouvelles hausses des prix qui n’épargnent pas ceux du pain. En 1984, des émeutes explosent à Tanger, Marrakech, Al Hoceïma et Fès. Le régime titube et reçoit de nouveaux coups durs, mais sur le front politique cette fois. Deux évènements participent à entacher l’image du royaume à l’international, et à en révéler une face peu flatteuse.

En 1987, certains enfants du général Oufkir, emprisonnés pendant plus de 19 ans, arrivent à s’enfuir et alertent les médias français sur leurs conditions désastreuses de détention. Quelques années plus tard, un brûlot intitulé Notre ami le roi paraît en France et met le feu dans la maison Maroc. L’ouvrage, basé sur les témoignages de bagnards de Tazmamart, apporte un coup fatal à l’image du royaume et jette un froid dans la relation entre Rabat et Paris. Hassan II est obligé de réagir. Il commence par installer le Conseil consultatif des droits de l’homme (CCDH) où siègent des hommes politiques, des sécuritaires et quelques militants associatifs. Il entame surtout une opération d’ouverture sans précédent dans l’histoire du Maroc indépendant.

 

Stabilité à tout prix

En 1991, Hassan II sort en effet le grand jeu pour sauver les meubles de la royauté. En quelques mois, il décide la libération de centaines de prisonniers politiques devenus trop encombrants. Tous les Oufkir sont libérés en février, mais restent étroitement surveillés et privés de leurs passeports. Quelques mois plus tard (en juin), 260 Sahraouis quittent les bagnes du Sud suite à une grâce demandée par le Conseil consultatif des affaires sahariennes, fraîchement constitué. Abraham Serfaty quitte également sa cellule dans la prison centrale de Kénitra mais il est immédiatement expulsé en France sous prétexte qu’il est… citoyen brésilien. Un vent d’ouverture souffle sur le royaume de Hassan II.

Mais c’est bien en septembre que le monarque accepte de clore (ou d’ouvrir) l’un des dossiers les plus épineux de son règne. 27 prisonniers du tristement célèbre bagne de Tazmamart sont libérés après plus de 18 ans de détention dans des conditions inhumaines. 27 survivants qui laissent derrière eux 31 de leurs camarades, décédés dans des circonstances souvent atroces et enterrés dans le bagne. Le groupe est d’abord transféré dans la région de Meknès. Les anciens bagnards sont libérés par étapes, entre septembre et décembre. “Les pressions à l’international ont certes existé, mais elle n’ont pas été déterminantes. Hassan II a toujours joui du soutien de l’Occident. Mais il ne pouvait pas éternellement garder le pays étouffé. La situation devenait incontrôlable”, explique Elyazghi. Et les premières actions entreprises en cette année 1991 sont loin d’être suffisantes. Un rapport d’Amnesty International, paru en cette période, soutient qu’il existe encore 600 prisonniers politiques dans les geôles du régime. Le même document parle ouvertement de disparition forcée, de torture, de procès inéquitables, etc. Bref, la maison Maroc est encore loin d’être débarrassée de ses démons.

 

Le temps des négociations

En fin tacticien, Hassan II ne veut pas limiter sa stratégie d’ouverture aux seules actions de grâce ou de libération de prisonniers politiques. Pour prouver sa bonne foi et donner des gages à ses détracteurs, le monarque propose une réforme constitutionnelle censée “donner lieu à un engagement plus résolu dans la voie de la démocratisation institutionnelle”. Le texte est plébiscité à plus de 99% mais la Koutla s’abstient. “Le texte comportait de bonnes dispositions. Il a même été favorablement accueilli par certains dirigeants de l’Istiqlal et de l’USFP mais il a été rejeté par nos bases”, raconte Elyazghi. Des élections législatives sont donc organisées en juin 1993. Elles concernent les deux-tiers du parlement, le tiers restant étant élu de manière indirecte. Les partis de la Koutla y écrasent leurs rivaux dits de l’administration ou de droite. L’alternance serait-elle donc si proche ? Le Maroc aurait-il enfin décidé de tourner la page ? Une euphorie, presque enfantine, s’empare de larges franges de la population. Mais la joie sera de courte durée. Trois mois plus tard, l’élection du tiers restant renverse la tendance. Notables et affidés au régime reviennent en force au sein de l’hémicycle. La Koutla crie au hold-up. Les partis qui la composent se sentent dépossédés d’une victoire amplement méritée. C’est la rupture ! Abderrahmane Youssoufi, alors premier secrétaire de l’USFP, s’exile à Cannes. Le pays vient de rater une occasion en or pour dépasser les frictions du passé et bâtir sereinement son avenir. Mais le Palais ne désespère pas pour autant. Il ouvre des négociations avec les leaders de l’opposition en vue de la constitution d’un gouvernement d’union nationale, censé aider le pays à sortir de la crise. Hassan II et ses conseillers multiplient les rencontres avec les dirigeants des partis politiques. “Les négociations ont duré plusieurs mois, raconte cet ancien ministre. Hassan II voulait absolument associer la Koutla au gouvernement mais souhaitait garder la main sur le choix du Premier ministre, en plus du maintien de Driss Basri en tant que ministre de l’Intérieur. Ce que les dirigeants de la Koutla ont refusé”. Le monarque ne cache pas sa déception. Lors d’un discours commémorant la Marche verte le 6 novembre 1993, il affirme : “En me rappelant la Marche verte, j’aurais aimé, cher peuple, t’apporter la nouvelle d’une autre marche. Une marche politique”. Les contacts entre le Palais et les hommes forts de l’opposition ne sont pas rompus pour autant. “Ce sont sans doute les négociations politiques où Hassan II a montré le plus de flexibilité, de souplesse et de patience de tout son règne”, confie Elyazghi. Durant tout ce processus, pourtant décisif pour l’avenir du pays, le monarque tient à épargner son fils et à le garder loin de ces tractations. “à l’ouverture de ces pourparlers, j’ai essayé de me rapprocher du prince héritier pour expliquer le point de vue de l’USFP. Le roi m’a alors fait appeler par l’un de ses conseillers et m’a demandé de laisser le prince héritier tranquille. Hassan II n’a jamais voulu associer son fils à sa politique. Il souhaitait le préserver, du moment que sa succession était garantie par la Constitution”, raconte Elyazghi.

 

Coup de bluff royal

En tout, les négociations durent plus d’une année durant laquelle Hassan II fait de grandes concessions. Après quelques mois de pourparlers, il accepte, début 1994, la nomination d’un Premier ministre issu de la Koutla et laisse même échapper quelques ministères de souveraineté comme la Justice, les Affaires étrangères et les Habous. Il reste cependant intraitable sur le maintien de Driss Basri à l’Intérieur. “Lors d’une rencontre au palais de Bouznika, nous avons dit à Hassan II que nous ne pouvions pas cohabiter avec Basri dans le même gouvernement, que nos bagarres seraient quotidiennes. Il nous a alors répondu qu’il valait mieux nous bagarrer avec Basri qu’avec le roi”, raconte l’ancien Premier secrétaire de l’USFP. Hassan II va encore plus loin. Lors de la même rencontre, il propose à ses deux invités, M’hamed Boucetta et Mohamed Elyazghi, de cohabiter pendant trois mois avec son ministre de l’Intérieur. “S’il ne fait pas l’affaire, je vous promets de le changer”, leur annonce-t-il. Le coup de bluff royal ne fonctionne pas, mais Hassan II a plus d’un tour dans son sac. En juillet 1994, il prononce une amnistie générale dont bénéficient 424 prisonniers politiques. Le geste est unanimement salué et redonne espoir aux supporters de l’alternance. Fausse alerte ! Les négociations entre la Koutla et le Palais sont officiellement rompues en janvier 1995. Le cabinet royal se fend alors d’un communiqué qui restera dans les annales. On peut notamment y lire ceci : “Ahmed Réda Guedira, conseiller de Sa Majesté le roi, a reçu au cabinet royal Messieurs Elyazghi, Boucetta et Ben Saïd Aït Ider. Tous trois (…) s’opposaient fondamentalement à la présence, à leur côté, de M. Driss Basri au sein du gouvernement d’alternance. Comprenant les raisons de leur opposition, telles qu’ils les ont formulées, mais jugeant qu’y accéder serait nuire gravement au bon fonctionnement des institutions sacrées du pays, Sa Majesté le roi a décidé de renoncer, pour le moment, à la constitution du gouvernement d’alternance”. Le ministère de l’Intérieur accédait ainsi au rang d’institution sacrée du pays. Une page est tournée, “dans le calme et sans répression”, précise toutefois Elyazghi.

 

Renaissance économique

En ce début des années 1990, et parallèlement à ses tractations politiques, Hassan II doit gérer une autre urgence, économique celle-là. Des années de lutte politique ont fini par plonger l’économie du pays dans le chaos. Pour en sortir, Hassan II fait appel aux technocrates. Des industriels, des ingénieurs et des hommes d’affaires font alors leur entrée au gouvernement piloté par Karim Lamrani en novembre 1993. Le casting est impressionnant. On y retrouve les noms de Mohamed Hassad, Abdeslam Ahizoune, Abdelaziz Meziane Belfqih, Driss Jettou, Mourad Cherif, Abderrahmane Saïdi et bien d’autres. Le monarque fixe une feuille de route assez claire à ses nouveaux protégés : assainir l’économie et lancer les réformes nécessaires, mais sans cesse reportées, dans tous les secteurs. Les nouveaux ministres détonnent par leur style. “Nous n’étions pas dépensiers, ni accros aux privilèges du poste”, se rappelle Abderrahmane Saïdi, en charge du dossier de la privatisation. Ce dernier se rappelle par exemple de ses années de covoiturage ministériel. “Nous étions plusieurs ministres à résider à Casablanca, alors que nos chauffeurs habitaient à Rabat. Nous avions donc décidé de faire du covoiturage à trois ou à quatre, de manière à ce que nos chauffeurs respectifs nous récupèrent à l’entrée de la capitale”, raconte Saïdi, qui avoue que plusieurs dossiers sensibles ont été traités lors de ces trajets. “La bande de Casa” (surnom des ministre originaires de la métropole) ne s’arrête pas en si bon chemin. Pour se restaurer, ses membres cotisent pour s’adjuger les services d’un cuisinier. “Driss Jettou avait loué une petite villa que nous avions transformée en cantine. Des membres du gouvernement et même certains conseillers royaux y défilaient. De temps à autre, nous y recevions aussi quelques grands investisseurs charmés par le caractère collégial du nouveau gouvernement”, explique Saïdi. En quelques années, plusieurs chantiers sont attaqués de front. Des textes fondamentaux, relatifs à la loi sur les sociétés, le plan comptable ou la loi bancaire sont votés. Hassan II, à qui on ne connaissait pas de fibre économique, suit tout cela de très près. “Il se réunissait régulièrement avec ses ministres et demandait des bilans d’étape. Il ne se gênait pas non plus pour demander conseil à d’éminents économistes à l’international pour s’assurer que le gouvernement était sur la bonne voie”, confie cet ancien ministre. Un dossier préoccupe particulièrement le souverain : la privatisation. En tout, l’Etat mettait en vente ses participations dans une centaine d’entreprises opérant dans l’industrie, la finance ou les services. En plus d’aider à boucler le budget, la privatisation permettait d’assainir la situation financière de ces établissements et de stimuler l’épargne nationale. Des films publicitaires d’un ton nouveau proposent aux Marocains d’investir en Bourse et leur promettent des bénéfices assurés… provoquant un certain enthousiasme auprès de la classe moyenne. La situation économique s’améliore donc progressivement, mais les voyants restent au rouge.

 

Crise cardiaque

Un rapport de la Banque Mondiale, paru en 1995, tire la sonnette d’alarme. Il pointe du doigt une administration pléthorique et inefficace, une justice inféodée et corrompue ainsi qu’un système éducatif en faillite. Lors d’un discours devant le parlement, Hassan II résume le document en une phrase qui fera date : “Le Maroc est au bord de la crise cardiaque”. Tout est dit “Mine de rien, Hassan II venait à ce moment-là de faire son mea culpa. Il a reconnu l’échec de son système”, analyse aujourd’hui Mohamed Elyazghi. C’est également à partir de ce moment que la santé du monarque, alors âgé de 66 ans, commence à se dégrader sérieusement. Ses apparitions deviennent plus espacées. “On le voyait maigrir. Il était entouré de plusieurs médecins étrangers, qui étaient régulièrement invités aux cérémonies officielles mais on n’en savait pas plus. Il a toujours su cacher sa maladie et ne recevait ses hôtes que quand il était parfaitement en forme”, confie ce haut fonctionnaire, aujourd’hui à la retraite. Lors d’un déplacement officiel aux Etats-Unis, Hassan II aurait même été victime d’un malaise assez sérieux. Le prince héritier décide alors de l’hospitaliser, ce qui le plonge dans une profonde tristesse. “Il était malheureux qu’on ait décidé pour lui, qu’il ait momentanément perdu le contrôle de la situation”, raconte un ancien ministre. De retour au pays, le monarque sait que ses jours sont désormais comptés. Il doit aller vite, mais pas à n’importe quel prix. “La situation était délicate mais à aucun moment, nous n’avons senti qu’il était pressé par le temps. Il est resté maître de son agenda et de ses priorités”, confirme Elyazghi. Entre 1993 et 1997, Hassan II remanie à trois reprises son gouvernement de technocrates. Il s’entoure également d’un groupe d’experts, baptisé le G14, censé l’aider à mettre de l’ordre dans un monde économique encore très opaque, et dominé par l’informel. On y retrouve des noms promis à un bel avenir comme Mustapha Terrab, Saâd Bendidi, Driss Benhima ou encore Aziz Akhannouch. Pendant toutes ces années, Driss Basri a été relativement mis à l’écart. Il n’a d’abord pas été associé aux négociations avec la Koutla. Le puissant ministre de Hassan II a été ensuite progressivement dépossédé des dossiers économiques, hier encore gérés par ses fidèles au sein des collectivités locales. Prenant les réformistes entourant le roi au mot, il lance à partir de 1995 une campagne d’assainissement dans les milieux d’affaires. Objectif : lutter contre la corruption et le blanchiment d’argent. En quelques semaines, des dizaines d’innocents, parmi lesquels de grands commis de l’Etat ou des hommes d’affaires, sont jugés à la hâte puis jetés en prison aux côtés de contrebandiers ou de trafiquants de drogue. Le monde économique est sous le choc. La paralysie guette le pays tout entier. “Des ministres technocrates comme Driss Jettou ou Mohamed Kabbaj ont eu le courage de tenir tête à Basri et de stopper la machine infernale de l’assainissement”, reconnait un homme d’affaires casablancais.

 

Alternance hassanienne

En ce début 1996, le Maroc traverse donc une nouvelle zone de turbulences. Pour Hassan II, l’alternance n’est plus un choix, mais un impératif pour réussir la transition dynastique. L’entourage du monarque se rapproche donc une nouvelle fois des partis de gauche et use des mêmes stratagèmes. Le roi commence par mettre fin à l’exil de Fqih Basri, l’un de ses plus farouches opposants. Le gouvernement arrive à décrocher un premier accord aux syndicats et aux patronats, installant le fameux dialogue social. Hassan II annonce surtout une nouvelle révision constitutionnelle à l’occasion du discours du 20 août 1996. Tous les partis de la Koutla, à l’exception de l’OADP, votent en faveur du texte qui instaure le bicamérisme et l’élection de l’ensemble des députés de la première chambre au suffrage universel direct. De nouvelles élections législatives doivent donc être organisées, mais avant, les partis de l’opposition exigent des garanties pour éviter la répétition du scénario de 1993. Pour la première fois de l’histoire du Maroc indépendant, une charte d’honneur et un code électoral sont adoptés. Le ministère de l’Intérieur accepte également d’actualiser les fameuses listes électorales qui lui permettent toutes sortes de manipulations. Le processus électoral commence par les élections communales et professionnelles, qui enregistrent une fraude intense. A tel point que le monarque dénonce le phénomène dans un discours officiel le 20 août 1997, sans que cela ne perturbe l’organisation des élections législatives du 14 novembre de la même année. Tard dans la soirée, la télévision publique égrène les noms des vainqueurs. Les socialistes sont visiblement en tête, mais leurs alliés de l’Istiqlal sont en cinquième position. Entre les deux, des partis traditionnels (UC, MP et RNI) s’imposent déjà comme les grands arbitres de toute éventuelle coalition. Le roi prend acte des résultats et temporise avant la désignation du Premier ministre. Ce n’est qu’en janvier 1998 que Abderrahmane Youssoufi est officiellement chargé de former le nouvel Exécutif. Le vieux socialiste ne fait pas son difficile. Il accepte la présence de Driss Basri au sein du gouvernement et laisse échapper les fameux ministères de souveraineté. Pire, le premier secrétaire de l’USFP accepte la mission sans consulter personne parmi ses alliés au sein de la Koutla. M’hamed Boucetta, SG de l’Istiqlal, est furieux. Il menace de tout faire capoter. Pourquoi Youssoufi a-t-il fait autant de concessions ? Que lui a dit Hassan II ? Mystère. Le socialiste en chef aurait été contraint à jurer sur le Coran, mais le contenu de son serment n’a jamais été révélé. “L’ancien opposant a dû s’engager, au nom des partis de l’opposition, à faciliter la transition monarchique”, pensent plusieurs observateurs. Les tractations pour la formation du gouvernement d’alternance sont longues et compliquées, mais elles suscitent un certain engouement auprès de l’opinion publique. Au final, sept partis composent la nouvelle majorité, soutenue par les islamistes du PJD. Les débuts sont enthousiasmants même si Basri mène la vie dure à ses nouveaux collègues. Les conseils des ministres deviennent des lieux de débat, où chaque ministre présente et défend ses projets de loi. L’espace des libertés s’élargit davantage et permet la parution de titres indépendants au ton assez corrosif. Hassan II, plus affaibli que jamais, est aussi plus apaisé. Lors d’un Conseil des ministres tenu à Marrakech, le dernier avant sa mort, il fait une confession au ton prémonitoire à ses anciens opposants. “Aujourd’hui, je suis serein. J’irai dormir tranquillement dans mon lit parce que je sais que vous menez le pays à bon port”, rapporte Mohamed Elyazghi, ministre de l’Habitat et de l’Urbanisme dans le gouvernement Youssoufi. En juillet 1999, le  monarque fait une dernière apparition sur les Champs Elysées, à Paris, à l’occasion de la fête nationale française. Il n’est déjà plus que l’ombre de lui-même. Il décède quelques jours plus tard, terrassé par une crise cardiaque. Il lègue à son fils un royaume aux équilibres macro-économiques précaires et à la pauvreté pandémique, mais où la royauté n’est contestée par personne et où le peuple accompagne la dépouille de son monarque en criant : “Le roi est mort, vive le roi”.

 

Mohammed VI. Un prince de gauche ?

Tout au long du processus qui a mené les partis de la Koutla au pouvoir en 1998, le prince héritier est resté dans l’ombre, suivant de loin les tractations menées par son père et par ses plus proches collaborateurs. Durant cette période, Sidi Mohammed se consacre surtout à ses études et devient docteur en droit en 1993. Il se prépare également à ses futures missions en structurant son cabinet et en effectuant des missions de représentation que lui confie le monarque. Depuis juillet 1994, il est également élevé au grade de général de division, coordonnateur des bureaux et services de l’état-major général des Forces armées royales. En cette fin des années 1990, la presse magazine européenne s’intéresse au mode de vie de ce prince sportif, accessible et visiblement sensible au sort des plus démunis.

Grâce à son cercle d’amis (dont Fouad Ali El Himma), le prince héritier s’ouvre progressivement sur les partis de la gauche marocaine. Le 6 janvier 1997, il préside au siège de la Fondation Abderrahim Bouabid l’ouverture des travaux d’un forum international sur les transitions démocratiques dans le monde. Tout un symbole !

Face au prince, les principaux leaders de l’opposition guettent chaque mot et ne perdent pas une miette d’un discours qu’ils savaient exceptionnel. Le futur Mohammed VI y rend un hommage appuyé à Abderrahim Bouabid et délivre sa propre vision de la démocratie. “La démocratie, dit le prince, est une œuvre permanente, continue. Quand elle est faite c’est qu’elle est encore à refaire. Quand elle apparaît parfaite, c’est qu’elle est perfectible. Un chantier permanent dont l’arrêt, même momentané, peut menacer tout l’édifice”. Le jeune prince cite abondamment son père qu’il couvre d’éloges. Il salue sa ténacité à faire réussir l’expérience de l’alternance. “Aujourd’hui, affirme-t-il, au seuil d’une alternance consensuelle et démocratique, les opposants élaborent, selon la volonté du souverain, avec les pouvoirs publics et dans des instances élues, les outils du changement. Que de chemin parcouru !”, conclut le successeur de Hassan II.

 

 

Repères

 

Années 1980. Le Maroc vacille

• 1981. De violentes émeutes sociales éclatent à Casablanca, faisant des dizaines de morts.

• 1983. Début du Plan d’ajustement structurel (PAS), exigé par le Fonds monétaire internationale (FMI).

• 1984. Des émeutes du pain font plusieurs victimes à Fès, Marrakech et Al Hoceïma.

• 1987. Les enfants du général Oufkir s’enfuient et alertent l’opinion publique internationale sur leurs conditions de détention.

• 1990. Notre ami le Roi paraît en France, et reprend les témoignages de quelques bagnards de Tazmamart.

• 1990. Hassan II crée le Conseil consultatif des droits de l’homme (CCDH).

 

1991. Ouverture subie

• Février. L’épouse et la famille du général Oufkir sont libérées après 19 ans de détention arbitraire.

• Juin. 260 Sahraouis quittent les bagnes du Sud suite à une grâce royale.

• Septembre. 27 survivants du bagne de Tazmamart quittent leurs cellules après 18 ans de détention.

• Septembre. Abraham Serfaty est libéré, puis expulsé en France après 17 ans de prison.

• Octobre. L’USFP et l’Istiqlal présentent un mémorandum commun pour la réforme constitutionnelle.

 

1992. L’année de la Constitution

• Septembre. Une nouvelle constitution est adoptée à 99,96% des suffrages. Les partis de la Koutla s’abstiennent de voter.

 

1993. L’alternance avortée

• Juin. Les partis de la Koutla écrasent leurs rivaux lors de l’élection des deux-tiers du parlement.

• Septembre. L’élection du tiers restant est entachée de graves irrégularités qui font triompher les partis dits de l’administration.

• Octobre. Le Palais ouvre des négociations directes avec les dirigeants de la Koutla pour la formation d’un gouvernement d’union.

• Novembre. Les technocrates font une entrée en force au gouvernement dirigé par Karim Lamrani.

 

1994. Amnistie pour tous

• Avril. Signature des accords du GATT-OMC à Marrakech

• Juillet. Hassan II prononce une amnistie générale en faveur de tous les détenus politiques. 424 quittent leurs cellules.

 

1995. Soudain, l’assainissement !

• Janvier. Le Palais annonce, dans un communiqué officiel, la fin des négociations avec la Koutla qui refuse le maintien de Driss Basri au sein du gouvernement.

• Octobre. Hassan II cite un rapport de la Banque Mondiale et affirme que “le Maroc est au bord de la crise cardiaque”.

• Décembre. Driss Basri supervise “la campagne d’assainissement”. Des dizaines d’hommes d’affaires et de commis de l’Etat, se retrouvent en prison.

 

1996. Le dénouement

• Août. Premier accord tripartite, dans le cadre du dialogue social, entre syndicats, gouvernement et patronat.

• Septembre. Les partis de la Koutla votent en faveur d’une nouvelle constitution qui instaure le bicamérisme.

 

1997. L’année de la gauche

• Janvier. Le prince héritier Sidi Mohammed préside l’ouverture d’un forum international sur les transitions démocratiques organisé par la Fondation Abderrahim Bouabid.

• Novembre. Les résultats des élections législatives donnent l’USFP vainqueur avec 57 sièges à la première chambre.

 

1998. L’alternance, enfin !

• Janvier. Hassan II reçoit

Abderrahmane Youssoufi et le charge de former un gouvernement.

• Mars. Le premier gouvernement de l’alternance compte 40 ministres. Il est composé de sept partis politiques.

• Juillet. Hassan II est l’invité d’honneur du défilé du 14 juillet sur les Champs Elysées à Paris. Il décède quelques jours plus tard des suites d’une crise cardiaque.

 

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