Enquête. Le gouvernement de l’ombre

Le cabinet royal fait peau neuve. Trois nouveaux conseillers ont rejoint l’équipe royale depuis deux semaines. Parmi eux, Fouad Ali El Himma, fondateur du PAM et ancien ministre délégué à l’Intérieur. Se dirige-t-on vers la formation d’un nouveau “shadow cabinet” ?

Fouad Ali El Himma est un homme qui revient de loin. En quatre ans, il a tout fait ou presque. Depuis qu’il a démissionné du ministère de l’Intérieur en 2007, le camarade de classe de Mohammed VI a créé un club de réflexion (le MTD), puis un parti (le PAM), en plus d’une Fondation pour sa région natale des Rhamna. Il a fédéré autour de lui des militants de gauche, des notables, quelques hommes d’affaires et plusieurs opportunistes pour devenir, en un temps record et sans passer par la case des élections législatives, la première force politique du pays. Un comble ! Tout au long de ces années, l’agenda de Si Fouad n’a pas changé pour autant : barrer la route aux islamistes et obtenir, au forceps, une polarisation du champ partisan. Tant pis si cela passe par des alliances contre nature ou par des pratiques peu orthodoxes comme la transhumance parlementaire ou la cooptation d’élus pas très fréquentables. Rien ne devait en effet arrêter l’élan du PAM et de son fondateur, qu’on croyait investi d’une mission presque divine. Rien, sauf le Printemps arabe. Dès sa création, le Mouvement du 20 février met le parti d’El Himma sur sa liste noire. Les slogans brandis par les marcheurs accusent l’ami du roi de pervertir la vie politique nationale et d’être, en grande partie, responsable de tous les maux (despotisme, corruption, passe-droits, etc.) dont souffre le pays. En fin tacticien, Fouad Ali El Himma fait profil bas. Il disparaît progressivement de la scène publique et finit même par démissionner de ses postes de responsabilité au sein du parti. Tout le monde reste pourtant convaincu que c’est bien lui qui tire les ficelles, dans l’ombre. Le PAM tente même une dernière esquive en montant de toutes pièces la fameuse Alliance pour la démocratie, regroupant huit formations politiques dont le RNI, le MP et l’UC. Objectif : éviter un raz-de-marée islamiste lors des élections anticipées du 25 novembre. Ce sera peine perdue. Le PJD est le grand vainqueur de ces législatives. Le coup est dur pour Fouad Ali El Himma, dont la dernière apparition en public remonte au 1er juillet 2011, à l’occasion du référendum constitutionnel. “Il a été sérieusement affecté par la campagne haineuse et démesurée qui a été menée contre lui. Il a donc pris du recul et s’est retiré de la gestion des affaires du parti”, confiait un de ses proches, à la veille du scrutin. Selon plusieurs sources concordantes, l’homme aurait même évité de participer au scrutin pour fuir les (nombreuses) caméras et objectifs qui l’attendaient à son bureau de vote habituel, à Rabat. A ce stade, beaucoup ont donc décrété la fin (politique) d’un homme qui a occupé les devants de la scène pendant de longues années et qui a chamboulé le champ politique.

El Himma is back !
Le mercredi 7 décembre, tous allaient se rendre compte qu’ils ont péché par précipitation. En début d’après-midi, un communiqué officiel annonce la nomination de Fouad Ali El Himma en tant que conseiller de Mohammed VI. Dans les quartiers généraux des partis politiques, l’information fait l’effet d’une bombe. Les premières déclarations sont donc prudentes. Félicitations pour les uns, satisfaction de façade pour les autres… personne n’ose révéler le fond de sa pensée. “En tant que conseiller du souverain, nous n’avons plus aucune raison de critiquer El Himma”, affirme Abdelilah Benkirane, SG du PJD et nouveau Chef du gouvernement. Les deux hommes se sont d’ailleurs parlé au téléphone et se sont promis “d’ouvrir une nouvelle page” dans leurs relations mutuelles.
“Fouad Ali El Himma retrouve sa place naturelle, celle d’un ami et d’un conseiller du souverain. Il dispose de qualités humaines et professionnelles certaines qu’il mettra au service du pays. Cela apporte plus de clarté à la scène politique”, analyse Abdelhamid Jmahri, membre du bureau politique de l’USFP. Dans la foulée, El Himma démissionne du PAM et entame les procédures nécessaires pour abandonner son fauteuil de président du conseil municipal de Benguerir. 48 heures à peine après sa nomination, l’homme fait sa première apparition publique aux côtés de Mohammed VI à Tétouan. Le crâne rasé, il a visiblement pris quelques kilos pendant sa longue retraite politique. Pour sa première sortie officielle, El Himma s’est contenté de rester en retrait et semblait suivre, avec grande attention, les explications fournies au roi à propos d’un centre social qu’il venait inaugurer. Une nouvelle page commence donc pour Si Fouad. “C’est un proche collaborateur du souverain. C’est une réalité indéniable. Ce qui posait problème, c’est l’exploitation de cette proximité pour influer sur la marche normale des affaires publiques. Aujourd’hui, l’homme est tenu par une obligation de réserve et par une neutralité politique totale. Tant mieux”, explique ce dirigeant de gauche. Un satisfecit que ne partagent pas les dirigeants du Mouvement du 20 février. “La nomination de Fouad Ali El Himma vient compléter un gouvernement de l’ombre qui mènera la vie dure à l’équipe d’Abdelilah Benkirane et qui renforcera l’interventionnisme de l’institution monarchique”, affirme Najib Chaouki, membre de la coordination de Rabat du M20.

Redistribution des cartes
En quelques jours, Mohammed VI a nommé trois nouveaux conseillers au sein de son cabinet, dans ce qui ressemble à une grande opération de redistribution des cartes au sein du carré royal. En plus de Fouad Ali El Himma, Omar Azziman et Yassir Znagui, respectivement ex-président de la Commission consultative pour la régionalisation et ancien ministre du Tourisme, ont également rejoint l’équipe de travail du monarque. Et avant eux, Mohammed VI a également coopté Abdellatif Mennouni, ex-président de la Commission pour la révision de la Constitution, et Mustpaha Sahel, ex-ambassadeur du royaume à Paris et ancien ministre de l’Intérieur. “C’est une réorganisation qui s’imposait depuis le décès de Abdelaziz Meziane Belfqih en mai 2010”, explique ce ministre sortant. Depuis cette date en effet, le cabinet royal est presque désert. Après avoir hérité du (lourd) dossier de la réforme constitutionnelle et mené des tractations difficiles avec les partis et les ONG les plus représentatives, Mohamed Moâtassim semble avoir pris du recul. Disgrâce ou simple repos du guerrier ? Les voies du makhzen sont impénétrables. Deux autres conseillers du souverain se sont également fait oublier depuis leur nomination en 2000 puis en 2006. Il s’agit de Abbas Jirari et de Omar Kabbaj, respectivement théologien et ancien patron de la Banque africaine de développement (BAD). Planchent-ils sur des dossiers en particulier ? Exercent-ils toujours leurs fonctions aux côtés de Mohammed VI ? Rien n’est moins sûr. Il reste André Azoulay et Zoulikha Nasri. Le premier, en poste depuis 1991, passe pour le doyen du cabinet royal. Depuis quelques années, il s’occupe presque exclusivement de sa nouvelle thématique de prédilection : le dialogue des civilisations, mettant au passage son (impressionnant) carnet d’adresses à l’international au service des grandes causes nationales. Du coup, c’est Zoulikha Nasri (conseillère depuis 2000) qui passe désormais pour la cheville ouvrière du cabinet royal. En plus des thématiques d’ordre social, elle a fini par hériter de certains dossiers économiques, comme le méga-projet solaire d’Ouarzazate. “Certes, le timing de ces nouvelles nominations n’est pas anodin, poursuit notre ministre sortant, mais cela aurait de toutes les manières provoqué les mêmes réactions si ce changement avait eu lieu après la formation du gouvernement Benkirane ou au lendemain de la réforme constitutionnelle”. Pour certains, la nomination de ces poids lourds sonne comme un avertissement au futur Exécutif, mené par le leader du PJD. Une manière de dire que le roi n’entend pas lâcher ses prérogatives de sitôt. “Aujourd’hui, Mohammed VI a une équipe gouvernementale parallèle où chaque conseiller s’occupe d’une thématique sociale, économique, politique ou sécuritaire. Que laisse-t-il au gouvernement”, se demande Najib Chaouki. “C’est une lecture brute de décoffrage de la situation, nuance cet observateur. Durant les prochains mois, le gouvernement devrait travailler en étroite collaboration avec le Palais à l’élaboration de textes fondateurs et la création d’instances prévues par la nouvelle Constitution. Il y a aussi le projet de régionalisation qui doit voir le jour avant 2013. Ce ne sont pas des chantiers qui relèvent du programme gouvernemental, mais qui concernent l’avenir du pays et sur lesquels l’institution monarchique a son mot à dire”. Et le mouvement des nominations au cabinet royal n’est apparemment pas fini. Certains ministres sortants, comme Taïeb Cherkaoui (Intérieur) et Taïeb Fassi Fihri (Affaires étrangères), sont également pressentis pour rejoindre le team royal.

Flou souverain
Si ce genre de nominations fait autant jaser, c’est parce qu’il n’existe aucun texte légal qui détermine le mode de fonctionnement du cabinet royal ni les missions confiées aux conseillers du souverain. On leur prête ainsi une grande influence, du fait de leur proximité avec le monarque. Ils interviendraient sur tous les dossiers et ne se gêneraient pas pour transmettre des directives aux ministres ou aux patrons de grandes institutions publiques. Leurre ou réalité ? Difficile de trancher. Mais une chose reste sûre : leur rôle a sensiblement évolué sous Mohammed VI. Hassan II les considérait plutôt comme des courtisans ou des compagnons. “Les conseillers sont des collaborateurs dévoués qui me sont proches et me tiennent compagnie, confiait le défunt monarque. Ce sont des gens que je peux sans gêne recevoir même dans ma chambre à coucher”. Qu’en est-il des collaborateurs de Mohammed VI ? La réponse a été apportée par le duo Abdelaziz Meziane Belfqih et Mohamed Moâtassim lors d’une interview que les deux conseillers ont accordée en 2007. “Sans être un passage obligé, le conseiller royal est un relais et un messager entre le roi et son Premier ministre”, expliquait Belfqih sur les colonnes d’Al Ahdat Al Maghribia. Et cela s’est vérifié à plusieurs reprises. En 2007 par exemple, le conseiller en chef de Mohammed VI ne s’était pas gêné pour souffler à Abbas El Fassi, alors Premier ministre, la composition de son équipe gouvernementale. En 2011, c’est une nouvelle fois un conseiller royal (Mohamed Moâtassim) qui a piloté le projet de révision constitutionnelle, transmettant parfois des citations royales et des messages précis aux chefs de partis. “Lors d’une réunion officielle, M. Moâtassim nous a transmis un message royal qui disait que “la sacralité est à Dieu, quant à moi, je suis un roi citoyen”. Le roi répondait ainsi favorablement à l’une de nos propositions dans le cadre de la réforme constitutionnelle”, a récemment confié Abdelilah Benkirane. Les membres du cabinet royal sont également appelés à gérer la relation avec les différents organismes directement rattachés au Palais comme les Fondations d’œuvres sociales ou de solidarité, l’Institut royal de la culture amazighe, le CNDH ainsi que d’autres organismes officiels. Un exemple parmi d’autres : interrogé au sujet des rapports annuels de son institution, le professeur Mohamed Benomar, président de la Ligue marocaine de lutte contre les maladies cardiovasculaires, nous répondait qu’il “les remettait de manière régulière à Zoulikha Nasri, conseillère du souverain”.
Bref, le cabinet du monarque permet au Palais d’agir sur plusieurs fronts… qui empiètent parfois sur les domaines constitutionnellement réservés à l’Exécutif. En 2004, Hassan Chami, alors président de la CGEM, avait accordé un entretien explosif à l’hebdomadaire La vérité. Il y pointait de graves problèmes de gouvernance, dus notamment à l’interventionnisme de personnes qui gravitent autour de Mohammed VI. Une déclaration qu’il a fini par payer au prix fort.

Et maintenant ?
Aujourd’hui, les choses semblent avoir (théoriquement) changé. La nouvelle Constitution accorde de plus grandes prérogatives au Chef du gouvernement. Fort de son sacre électoral, Abdelilah Benkirane semble également décidé à assumer pleinement son rôle de chef de l’Exécutif. Selon des sources internes au PJD, “les négociations pour la formation du nouveau gouvernement se font par exemple loin de toute intervention des conseillers du roi”. Benkirane a même déjà affirmé sa volonté de proposer des noms pour occuper tous les portefeuilles ministériels, à l’exception de celui des Habous et des Affaires islamiques, domaine réservé, selon lui, au Commandeur des croyants. Se pose alors une question : après avoir souhaité un contact direct avec Mohammed VI, Abdelilah Benkirane acceptera-t-il de traiter avec ses conseillers ? “Pourquoi pas ?, avait-il répondu lors d’une conférence de presse tenue à Rabat. Je ne dis pas non par principe. Ces intermédiaires et émissaires peuvent être porteurs d’idées positives”. L’avenir nous le dira.

 

Cabinet royal. La petite histoire

L’histoire du cabinet royal démarre dans les années 50. Le 7 décembre 1955, un dahir royal annonce en effet la création et la composition d’un “cabinet impérial” composé d’un directeur général, d’un chef de cabinet en plus de quelques conseillers et autres hauts fonctionnaires. A ce moment, écrit John Waterbury dans Le commandeur des croyants, “le cabinet royal n’avait qu’un rôle réduit et officieux qui se limitait aux conseils et aux informations donnés par une poignée de collaborateurs discrets à un roi encore mal assuré dans ses nouvelles fonctions de chef de l’Etat”. Au début des années 60, Ahmed Réda Guedira devient conseiller de Hassan II. Il devient, très vite, un personnage clé de la scène politique nationale et donne ainsi au cabinet royal des allures de gouvernement de l’ombre ou de “shadow cabinet”.
Jusqu’à la fin des années 80, le cabinet royal permettait au régime de “caser” certains de ses fidèles serviteurs, en attendant leur nomination au gouvernement ou à la tête d’une ambassade. Mais, à partir du milieu des années 90, Hassan II y coopte des technocrates aux profils plus ou moins pointus (Meziane Belfqih, Omar Kabbaj, etc.). Beaucoup parmi eux ont conservé leur titre de conseiller sous Mohammed VI. Mais l’entourage royal a vu l’arrivée de plusieurs camarades de classe et proches collaborateurs du monarque (Mounir Majidi, Fouad Ali El Himma, Yassine Mansouri, etc.). Tous ne sont pas devenus conseillers du souverain, mais ils ont continué à travailler, depuis leurs postes au sein de l’appareil de l’Etat, en étroite collaboration avec le monarque.

 

Collaborateurs. Et les autres ?
Les conseillers ne sont pas les seuls collaborateurs directs du monarque. Au sein même du cabinet royal, Mohammed VI dispose par exemple d’un directeur de cabinet (Mohamed Rochdi Chraïbi) et de plusieurs chargés de mission, comme Fadel Benaïch et Youssef Laânigri. Le roi peut également compter sur les services de son secrétariat particulier, dirigé par Mohamed Mounir Majidi, et sur le ministère de la Maison Royale, du Protocole et de la Chancellerie chapeauté par Karim Belhaj. Quelles interactions existe-t-il entre ces différents services ? Personne ne sait. Le cabinet royal compte également plusieurs cabinards, souvent détachés de départements ministériels, et de chargés de mission triés sur le volet et souvent recrutés à la sortie de grandes écoles de commerce ou d’administration.

 

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