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Paul Diestchy: "2026 sera la dernière fois où un seul pays pourra organiser le Mondial"

M. Paul Dietschy, Professeur d’histoire contemporaine, spécialisé dans le football. © Yassine Toumi/TELQUEL
Paul Diestchy: "2026 sera la dernière fois où un seul pays pourra organiser le Mondial"
avril 21
10:48 2018
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Professeur agrégé d'histoire contemporaine et auteur de plusieurs ouvrages de référence sur l’histoire du football, Paul Diestchy donnait une conférence le 19 avril à Casablanca. TelQuel en a profité pour l’interroger sur la candidature du Maroc à l’organisation de la Coupe du monde de football 2026.

En guise d’introduction à un débat sur la géopolitique du ballon rond, le spécialiste s’est livré à un exposé en trois parties. Il est d’abord revenu sur l’invention de ce sport en 1863, suivi en 1904 de la création à Paris de la Fédération internationale de football association (FIFA), et de l’apparition d’un "duopole" de plusieurs décennies entre l’Europe et l’Amérique du sud. Il s’est ensuite intéressé à l’émergence du football africain, porté par des clubs comme le Nadi Al Ahly du Caire ou le Wydad de Casablanca. Enfin, dans un troisième temps, il a analysé l’avénement de la "géoéconomie" du football, notamment à partir de l’élection en 1974 du Brésilien João Havelange à la tête de la FIFA.

TelQuel.ma: Vous avez écrit une Histoire politique des coupes du monde de football (Paris, Vuibert, 2006). L’attribution du Mondial 2026 est-elle encore plus politique que les précédentes?

Paul Dietschy: Cet épisode suit une voie qui a commencé à la fin des années 1980. Jacques Chirac, pendant la campagne présidentielle de 1988, avait annoncé qu’il savait de source sûre que la Coupe du monde 1998 serait attribuée à la France. Ce n’était pas encore fait, mais il est clair qu’ensuite la diplomatie et les pouvoirs publics français ont joué un rôle essentiel contre le dossier, déjà, du Maroc. À partir de ce moment-là, l’attribution est devenue quelque chose de très politique. La FIFA a voulu devenir elle-même un acteur diplomatique, comme on le voit en 2002 avec le choix de l’Asie. Il y a eu un basculement vers un football très financiarisé, avec cette idée qu’un Mondial rapporte de l’argent. C’est complètement faux, mais ça n’empêche pas les États de surinvestir pour l’avoir.

Ces enjeux croissants se sont-ils accompagnés d’une pression supplémentaire sur les décideurs?

La Coupe du monde 2006 a été obtenue par l’Allemagne grâce à la manœuvre de ses services secrets. Ils ont fait pression sur le représentant de l’Océanie, qui s’est abstenu, faisant pencher la balance de leur côté. C’est allé crescendo ensuite, avec d’autres facteurs qui sont entrés en ligne de compte. Les puissances émergentes s’impliquent de plus en plus car elles considèrent que c’est un moyen d’affirmation et d’influence. Des petits États comme le Qatar en font un outil de softpower. 2026 s’inscrit totalement dans cette lignée. La différence, c’est que la candidature américaine implique trois pays, et qu’elle est plus économique que politique.

L’attribution d’une Coupe du monde n’est-elle pas plus dure à truquer aujourd’hui, avec la réforme du mode de scrutin - qui fait que ce n’est plus le comité exécutif qui vote, mais les 211 fédérations membres de la FIFA?

Le cadre a changé, puisque la Coupe du monde à 48 équipes ne favorise que les États continents, comme la Chine ou l’Inde, ou bien les candidatures à plusieurs pays. Si la Task Force ne l’arrête pas, on peut tout de même croire à la candidature du Maroc. Mais ce sera la dernière fois où un seul pays pourra l’avoir. On peut donc peut-être imaginer une forme de réflexe face à ce football des "grands".

Si le processus va jusqu’au vote, le 13 juin à Moscou, le Maroc a-t-il une chance de l’emporter?

La lutte sera rude, car cette fois-ci il y a 211 délégués à influencer. Mais je pense que le Royaume a une chance. On peut espérer qu’il y aura une unité africaine, avec d’autres pays du Sud qui voudront également aider. Parmi les fédérations européennes, la France votera pour le Maroc. On peut imaginer que l’Espagne et le Portugal aussi. Oui, il peut y avoir une coalescence de voix qui permette au Maroc de gagner.

Après les différents scandales qui ont éclaté à la FIFA ces dernières années, les nouveaux dirigeants communiquent beaucoup sur la transparence. La Task Force et son droit de véto ne viennent-ils pas battre en brèche tous ces discours?

La création de la Task Force va dans le sens d’un pouvoir qui a toujours été assez autoritaire à la tête de la FIFA. En apparence, c’est transparent, puisqu’on prétend ne juger que sur des critères techniques, ou par rapport aux statuts de la FIFA. Mais dans les faits, l’ajout de critères à la dernière minute montre bien qu’on veut favoriser les candidatures des "grands pays".

Votre débatteur du soir, Mhamed Zeghari, faisait remarquer que si les États-Unis sont un géant économique, ils sont un nain footballistique. Dans ces conditions, comment se fait-il qu’ils puissent autant peser sur les décisions de la FIFA?

Parmi les grands sponsors de la Fédération internationale, vous avez quand même beaucoup de multinationales américaines. Il y a également un autre aspect : c’est la justice américaine qui a enquêté sur la corruption dans la vente préliminaire des droits télé pour la Coupe du monde, parce que beaucoup de transactions ont été effectuées sur le sol américain. Et puis, il y a toujours ce désir des Américains d’être à la fois le gendarme et le moralisateur du monde.

Quand on compare les deux dossiers de candidature, on a l’impression de voir en filigrane l’opposition entre sport passion et sport business. N’est-ce pas finalement l’histoire du ballon rond?

Si on en croit la presse spécialisée, dans les années 1920, le milieu était déjà pourri, gangrené par l’argent. Même quand le professionnalisme a été adopté, dans les années 1880, on observait les mêmes réticences. Il y a toujours eu des clubs très puissants, mais aussi ce discours très réprobateur à l’égard de l’argent. La Coupe du monde est restée une exception. C’est une fenêtre sur l’universalité du football, avec des styles très différents, des pays qu’on n’a pas l’habitude de voir. C’est peut-être ça qui explique son succès, et qui fait que tout le monde se bat pour l’avoir.

Un petit pronostic pour le vote du 13 juin?

J’espère que ce sera le Maroc. C’est le choix de la passion.

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