Idées

Omar Saghi - La dernière chance des sunnites ?

Omar Saghi - La dernière chance des sunnites ?
avril 17
15:21 2018
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La photo circule sur les réseaux sociaux. Trois hommes en tenue de ville sourient à l’objectif. Sous forme de charade, cela donnerait “mon premier est l’héritier du trône d’un colosse aux pieds d’argile, pris dans les rets d’alliances et de choix idéologiques contradictoires, menacé par la fin de la rente pétrolière ; mon second est le souverain d’un vieux royaume bousculé par la modernité et fragilisé par le manque chronique de capitaux ; mon troisième est aussi un héritier, mais d’une autre sorte, fils d’un self-made-man, chef de gouvernement d’un pays sans gouvernement, dans un Etat respecté et pourtant sans Etat.

La photo qui montre Saad Hariri, Mohammed VI et Mohammed ben Salman côte à côte, comme de vieux amis, dit plus qu’elle ne laisse croire. Elle montre ce qui reste d’une région détruite. Lors des printemps arabes de 2011, tout le sud méditerranéen fut balayé sauf ces trois-là, et les principautés et royaumes qui gravitent autour de l’un d’eux. Des miraculés donc ? Pas tout à fait : le Liban, le Maroc et l’Arabie Saoudite n’ont jamais cédé aux choix politiques et économiques des républiques autoritaires ; le naufrage de ces dernières n’était donc pas le leur. Mais le sort les guette, à leur tour, encore que différemment.

Remarquons d’abord, comme dans la charade, que cette alliance amicale est étrange. Quel rapport entre un royaume arabo-berbère atlantique, une république marchande multiconfessionnelle et un régime clérical rentier ? Eh bien, malgré les apparences, peut-être l’essentiel. Les trois pays ont toujours fermement défendu trois principes : l’alliance avec l’Occident, la méfiance envers le dirigisme socioéconomique, et un rapport particulier aux traditions. Car bien qu’il y ait un gouffre entre la tolérance libanaise, le conservatisme saoudien et l’entre-deux marocain, les trois pays n’ont jamais cherché à se lancer dans le laïcisme autoritaire, préférant reconnaître le fait religieux comme constitutif des identités nationales respectives.

Ces choix difficiles ne leur ont évité ni la guerre civile au Liban, ni le ressentiment occidental envers l’Arabie Saoudite, ni le mal-développement au Maroc. Il n’empêche qu’ils sont aujourd’hui les derniers pays arabo-sunnites à proposer une alternative au chaos régional. Modernité et tradition, capitalisme et développement, alliance occidentale et indépendance, ce sont plus que des slogans. Il est possible de reconstruire sur ces principes quelque chose comme une scène diplomatique arabe. Quelque chose qui puisse ensuite s’ouvrir aux pays les plus proches de ce penchant : outre les pays du Golfe et la Jordanie, la Tunisie et l’Egypte.

Il faudrait pour cela que l’un des trois “amis”, l’Arabie Saoudite, puisse retrouver un équilibre régional qui ne soit plus aussi va-t-en-guerre. Mohammed ben Salman pourrait-il renouer avec la sagesse de son oncle le roi Fayçal, qui chercha à renforcer le leadership saoudien sans concurrencer ni menacer l’Iran ou l’Egypte ? Qui appuya les insurgés yéménites sans lancer Riyad tête baissée dans une guerre d’usure meurtrière et sans issue ?

L’Arabie Saoudite fut longtemps le maillon fort de la fraction pro-occidentale. Celle qui se targuait de sagesse et de prudence. Elle semble aujourd’hui pencher dangereusement vers l’aventurisme bonapartiste. Dans la photo, le prince saoudien, pour une fois, n’est pas dans le rôle du vieil oncle sage et argenté, mais dans celui du jeune inexpérimenté. Espérons qu’il saura écouter les conseils de deux pays frottés à l’histoire.

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