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Au tribunal, Zafzafi raconte pour la première fois son arrestation

Nacer Zefzafi © Yassine Toumi/TELQUEL
Au tribunal, Zafzafi raconte pour la première fois son arrestation
avril 11
18:33 2018
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Lors de sa deuxième comparution devant le juge mardi 10 avril à la cour d'appel de Casablanca, Nasser Zafzafi est longuement revenu sur les conditions de son arrestation. Il a également dévoilé le contenu de sa première conversation téléphonique enregistrée avec des activistes à l'étranger.

Avant de commencer à narrer sa version des faits, Nasser Zafzafi demande à sa mère de quitter la désormais célèbre salle 7 du tribunal d'Ain Sebaa. "Elle est malade. Je ne veux pas aggraver sa souffrance suite à ce que je vous raconterai", déclare-t-il d'emblée. En pleurs, sa mère acquiesce.

De Trougout au commissariat d'Al Hoceima, l'arrestation

Zafzafi explique avoir quitté Al Hoceima pour la petite localité de Trougout (à 25 kilomètres de la ville) après avoir interrompu le prêche d'un imam lors de la prière du vendredi. Il était accompagné par deux de ses "amis", Mohamed Elhaki et Fahim Ghattas, d'après Telquel Arabi.

"Nous étions extrêmement fatigués. Au petit matin, nous avons entendu des policiers s'approcher du gourbi où nous avons passé la nuit", explique le leader du Hirak rifain. Se souvenant des circonstances de son arrestation, Zafzafi marque de longs moments de silence et jure vouloir retenir ses larmes.

"Je ne pleurerai pas. Comme je n'ai pas pleuré devant les policiers même si c'était leur plus grand souhait", déclare-t-il, avant de poursuivre son récit.

D'après lui, les agents de police seraient entrés "en proférant des termes obscènes tels que 'où vous vous cachez, les Awbach enfants d'Espagnols' ". Zafzafi raconte avoir reçu "des coups sur la tête", une fois entre les mains des policiers.

"Roué de coups" puis "ensanglanté" , il rapporte avoir été violemment pris en aparté par un agent. "Il me cognait pour que je répète après lui 'vive le roi!'. Quand je me suis finalement exécuté, il m'a donné une claque, sous prétexte que je ne l'avais pas dit du fond du cœur", détaille-t-il devant le juge Torchi qui recueille ses propos sans l'interrompre.

Le leader du Hirak soutient avoir subi le même "châtiment" lors de son transfert au commissariat d'Al Hoceima avec ses "amis". "Elhaki a été assommé. Ils ont dû verser de l'eau et du jus sur lui pour qu'il reprenne conscience", déclare encore Zafzafi.

Du commissariat à l'aéroport pour son transfert à Casablanca le même jour, Zafzafi, "rouge de sang" et "pieds nus", raconte avoir subi différentes sortes d'"humiliations physiques et verbales" dont il a livré les détails. "Ils en ont profité pour faire un tas de photos et selfies avec moi", ajoute-t-il.

"Aux bords de l'évanouissement", le principal accusé dans le cadre des évènements d'Al Hoceima se souvient avoir senti la voiture s'arrêter. "Je réglerai son compte au prochain fils de **** qui osera le toucher. Voulez-vous qu'il meure entre nos mains?", aurait alors crié l'agent au volant à ses collègues, d'après Zafzafi.

Il raconte qu'une fois dans l'hélicoptère qui l'a transporté jusqu'à Casablanca, il a été "informé" qu'on le menait vers Tazmamart et son tristement célèbre bagne. "J'espérais qu'ils me libèrent pour que je puisse me pendre", dramatise-t-il devant l'assistance.

Comme pour le reste des allégations et accusations de détenus, le tribunal enregistre ses déclarations. A ce stade, il n'est pas possible d'apporter du crédit à ces assertions ou de les démentir, en attendant une éventuelle réponse qui pourrait être contenue dans le réquisitoire du procureur.

S'il n'a pas pour l'heure réagi à ces déclarations devant la cour, le procureur Hakim El Ouardi s'était exprimé précédemment sur d'autres allégations de torture avancées par la défense des accusées.

Il avait notamment estimé que ces accusations étaient "dépourvues de preuves" et ne trouvaient "aucun fondement dans les faits", rapporte Medias24. "La BNPJ n'avait pas besoin des aveux. La flagrance du crime a été établie par le son, l'image et les publications sur Facebook", a poursuivi le procureur.

D'après la même source, "aucun des accusés n'a fait l'objet de violence physique lors de la garde à vue". El Ouardi cite notamment l'expertise médicale à laquelle 22 accusés ont été soumis sur ordre du juge d'instruction.

Concernant ceux qui ont été blessés lors des arrestations, le procureur avait argué que "l'arrestation n'est généralement pas une balade de santé". Pour le cas de Nasser Zafzafi, il avait ajouté qu'il y avait eu "non seulement résistance chez l'accusé, mais aussi des informations faisant état de sa volonté de fuir en vue d'obtenir l'asile politique".

Ilyas El Omari s'invite au procès

Après une pause de quelques heures, le procès reprend. Au menu, la diffusion pour la première fois d'une conversation téléphonique enregistrée entre Nasser Zafzafi et des activistes rifains résidant en Europe.

D'une durée d'environ sept minutes et entièrement en langue amazighe, l'enregistrement concerne le leader du Hirak et un certain Azzeddine Ould Khali Ali. Un mystérieux "comité de Belgique", un certain "programme", mais aussi Ilyas Elomari, l'actuel secrétaire général du PAM et président de la région Tanger-Tétouan-Al Hoceima, sont mentionnés. Cela va cristalliser le débat juridique qui s'ensuit.

Après la diffusion en intégralité de la conversation, le traducteur assermenté auprès de la cour déclare que les deux interlocuteurs ont "discuté du disque dur d'un ordinateur", "d'une personne qui n'est pas nommée" et du fait qu' "Ilyas Elomari soit à l'origine de tout ce qui s'est passé à Al Hoceima".

Après une longue discussion sur la traduction contenue dans les PV du dossier, et celle du traducteur assermenté, la défense de Zafzafi intervient pour réclamer que la traduction instantanée réalisée dans le tribunal par l'interprète soit prise en compte.

Nasser Zafzafi se lance alors dans une tirade pour dénoncer ce qu'il estime être une "censure de certains passages". "Ce que j'ai réellement dit est qu'Elomari causait des problèmes, pas qu'il était derrière le Hirak", affirme-t-il. Ce à quoi le représentant du parquet rétorque que "l'agent de la BNPJ  a retranscrit littéralement le contenu de la conversation, sans en déformer les propos ".

Me Abderrahim El Jamaï, avocat de la défense, demande pour sa part aux juges de ne pas prendre en compte les PV de traduction de l'échange téléphonique enregistré, mais plutôt celle du traducteur.  Une intervention contestée par le procureur général, arguant que "la traduction apportée par le traducteur assermenté ne contredit pas les déclarations enregistrées sur le PV ".

Avocat de la partie civile défendant l'Etat, Me Abdelkbir Tabih estime pour sa part que "le traducteur assermenté exerce sa mission dans la difficulté". Il propose ainsi de mettre à la disposition dudit traducteur la conversation téléphonique accompagnée du PV de la BNPJ y afférent. Le but, selon Me Tabih, est d'"établir un nouveau PV comparatif".

Avant de lever la séance et annoncer la reprise du procès pour lundi prochain, le juge s'adresse à Nasser Zafzafi et lui demande la signification de certains termes employés durant sa conversation. Et le leader du Hirak nie avoir évoqué un "comité de Belgique" en déclarant que cela a été "ajouté".

Quant au mot "programme", il explique qu'il s'agit d'une "émission" de débat sur "l'application Skype (sic)". Présenté par un journaliste sur internet, le "programme" aurait réuni Zafzafi, un certain Azzeddine ainsi que 6 autres personnes, dont des journalistes et analystes politiques. "On débattait au sujet du Hirak et des revendications sociales des habitants. C'était au sujet des hôpitaux, d'universités, mais aussi sur le pillage des richesses et terres des plus démunis", conclut le leader du Hirak.

Telquel arabi/Adaptation: Jassim Ahdani

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