Idées

A contre-courant - Union Eurasiatique?

A contre-courant - Union Eurasiatique?
avril 10
15:21 2018
Partager

Livraison de missiles S-400, construction d’une centrale nucléaire, rapprochement sur le dossier syrien… la lune de miel russo-turque se poursuit, au nez et à la barbe de l’OTAN. Mine de rien, si la dynamique se confirme, il s’agirait d’un retournement historique d’une tendance de long terme. La Russie et la Turquie sont des ennemis structurels depuis plus de cinq siècles, autant dire depuis leur création comme Etats. Les deux tentatives de rapprochement se sont fracassées sur des incompréhensions ou des conflits d’intérêts insolubles : les essais diplomatiques à la fin du XIXe siècle en vue de constituer un front islamo-slave contre les impérialismes occidentaux n’ont pas tenu face aux cafouillis balkanique et caucasien ; le rapprochement entre la jeune république d’Atatürk et l’URSS de Staline, dans l’entre-deux-guerres, n’a pas survécu au réalisme qui suivit 1945 et au choix atlantiste d’Ankara.

La complicité actuelle entre Moscou et Ankara ne tiendra-t-elle pas plus longtemps ? Tout dépend de l’échelle de temps sur laquelle misent les deux partenaires : à court terme, il n’est pas évident qu’ils soient sur la même longueur d’onde. Opposées sur la Syrie, sur l’Union européenne, sur le rapport aux Etats-Unis, Ankara et Moscou ont beaucoup de malentendus à déblayer, et le rapprochement actuel risque de n’être que tactique, d’une durée de quelques années. Mais le long terme dit autre chose, et pour de tels régimes présidentialistes et autoritaires, penser sur le long terme est en train de devenir une norme. La Turquie et la Russie sont ennemies depuis cinq siècles, disais-je. Pourquoi ? Parce que, depuis cinq siècles précisément, les “puissances maritimes”, c’est-à-dire les Occidentaux, en maîtrisant les voies maritimes, ont fait de la Turquie, comme de l’Iran ou de l’Inde, des avant-postes de leurs conquêtes du monde eurasiatique continental, incarné par la Russie et la Chine. La Turquie s’est “spécialisée”, malgré elle et à son insu, comme glacis occidental antirusse. A chaque velléité de rapprochement entre les Turcs et les Russes, entre le sultan Abdülhamid II et le tsar Alexandre III, entre Atatürk et Staline, les deux partenaires se doutaient qu’au lieu de s’entre-dévorer par procuration pour les Occidentaux, il valait mieux se trouver un terrain d’entente. Mais lequel ? Russie comme Turquie avaient besoin des capitaux occidentaux, de la technologie occidentale, et surtout des marchés occidentaux, pour pouvoir se doter d’une indépendance stratégique commune.

Or, les choses sont en train de changer, depuis quelques années, et partant d’une autre extrémité du monde eurasiatique. En lançant leur projet des nouvelles routes de la soie, les Chinois sont en train de doter les anciennes puissances continentales d’une ossature. Si la Turquie, l’Iran et la Russie se rapprochent à vue d’œil depuis quelques années, malgré les animosités entre chiites et sunnites, entre musulmans et chrétiens, entre pro-occidentaux et non-alignés… c’est que des tendances infrastructurelles lourdes sont en jeu. Il devient évident aujourd’hui pour ces anciennes puissances déchues, comme le rôle que l’Occident leur proposait, celui d’être leur bras armé régional, ne leur convient plus. La Turquie ne veut plus être la tête de pont atlantiste en Asie. L’Iran ne va plus rejouer le rôle de gendarme du Golfe. La Chine, avec ses capitaux, son marché interne, et sa masse démographique et militaire, est en train de réaliser une unité jamais vue depuis l’empire mongol.

Partager

Lire aussi

NEWSLETTER TELQUEL BRIEF

Nous suivre

Retrouvez le meilleur de notre communauté

facebook twitter youtube instagram rss