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Fatym Layachi - Chassez le naturel

Fatym Layachi - Chassez le naturel
avril 08
16:09 2018
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Après avoir longtemps hésité entre une robe et un pantalon, des chaussures ouvertes et des ballerines, mettre une veste ou ne pas en mettre. Après avoir finalement choisi une jupe et des baskets. Après avoir essayé un rouge à lèvres bien trop rouge et l’avoir essuyé. Après avoir attaché tes cheveux, puis détaché pour finalement les rattacher, te voilà enfin prête à sortir. Tu es invitée chez ta cousine qui vient de s’installer avec son mari dans leur nouvel appart. Tu leur as acheté une belle orchidée et pris une bouteille de champagne bien fraîche pour trinquer à ce nouveau départ. Après plus de quinze ans de vie à l’étranger, ça y est, ils ont décidé de rentrer dans le plus beau pays du monde. Ta tante est ravie d’avoir ses petits-enfants si proches et le mari de ta cousine est heureux de pouvoir manger du couscous fait par sa maman tous les vendredis.

Ils sont aussi rentrés au pays pour se rapprocher des choses simples et essentielles de la vie. L’appart est canon. Absolument pas pratique mais canon. Les canapés sont magnifiques, la table basse est une sorte de planche métallique très originale, il y a plein de coussins d’inspiration ethnique, des lampes très design et des bougies parfumées. On se croirait dans un magazine de déco. Ce n’est peut-être pas très pratique. Et alors ? Ici, le principal n’est pas de bien vivre, mais de montrer qu’on vit bien. Et ça, ta cousine sait faire. Ou du moins, elle a vite appris. Toi, ça te fait tout drôle de voir cette ex-working-girl à la vie hyper organisée entre métro, boulot, gamins et sorties, se transformer en véritable femme d’intérieur par un simple coup de baguette géographique. Et quand elle se met à te parler de ses soucis à trouver une femme de ménage, là, tu hallucines complètement. Du coup, tu fais tout pour faire dévier la conversation sur leurs perspectives de carrière. Monsieur a changé d’environnement et de collègues mais pas vraiment de boulot, il était analyste dans une multinationale, il continue à être analyste dans la filiale locale d’une autre multinationale. Mais là, il est associé. Il dit que c’était la condition pour rentrer, qu’il soit associé. Elle, de son côté, a décidé de lancer sa boîte. Dans quel secteur ? Elle n’en a aucune idée mais elle veut se lancer.  Et puis de toute façon, elle n’a aucune envie d’être salariée “ici”. C’est tout de même marrant de voir que ça ne lui posait aucun problème de l’être à l’étranger, mais ici, ça lui paraît presque dégradant. Quand tu oses lui demander pourquoi, elle te répond le plus naturellement du monde que “les patrons marocains ne sont pas respectueux.” Tu trouves sa réponse absolument effarante, tant sur le fond que sur la forme, et tu as très envie de lui demander quel type de patron elle sera. Fatalement irrespectueuse, comme sa pensée tordue le suggère ? Mais tu vas t’abstenir de faire tout commentaire et te contenter de reprendre une gorgée de champagne.

Son mari ne lève pas le petit doigt. Ni pour remplir ton verre, qui se vide trop rapidement, ni même pour aller voir pourquoi les enfants pleurent au lieu de dormir. Monsieur doit estimer que ce n’est pas à lui de faire ça. Pourtant, avant, quand il vivait loin, tu as le souvenir d’un type qui faisait la cuisine, les devoirs avec les gosses, la vaisselle… D’un type normal qui prenait part aux tâches ménagères normalement. Peut-être que l’égalité est comme le salariat, un concept que ce couple n’envisage pas sous les cieux locaux ? Ou peut-être que le fameux “chassez le naturel il revient au galop” leur sied particulièrement bien. En tout cas, tu ne peux pas t’empêcher de constater qu’en rentrant au pays, ils ont gagné en design mais pas forcément en valeurs. A moins que ce ne soit l’environnement local qui ne soit pas très stimulant…

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