Idées

Ta vie en l'air- Transmission de valeurs

Ta vie en l'air- Transmission de valeurs
avril 01
09:25 2018
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Depuis quelques jours, un débat agite la Toile, les journaux. Ce débat intéresse et passionne. Les gens commentent, s’insurgent ou sont ravis. Tout le monde a un avis, une anecdote, un argument. Ton cousin râle. Zee exulte. Ton père s’interroge. Et ta mère ne sait même plus quoi penser. Ce débat, c’est celui autour de l’héritage. Ou plutôt celui de l’égalité dans l’héritage. De l’égalité entre les hommes et les femmes dans l’héritage. Une pétition circule pour appeler à cette égalité. Une intellectuelle a été contrainte de démissionner à cause de ses positions égalitaires. Pourquoi toute cette agitation ? Parce que, aujourd’hui, dans le plus beau pays du monde, une fille hérite de la moitié de son frère.

Et pourquoi cette injustice ? Parce que c’est écrit dans le Livre et que ça ne pourrait pas changer. Pourtant, couper les mains des voleurs, c’est écrit aussi et personne ne crie au scandale car – Dieu merci - ça ne se pratique pas sous nos cieux. Alors pourquoi le bât blesse ? Bien sûr il est question d’argent, de biens matériels, mais il n’est pas question que de ça. Pour toi, il est surtout question de transmission. Et toi en tant que femme, tu ne peux qu’être révoltée. Et ce n’est pas le fait de n’avoir qu’un dirham quand ton potentiel frère en aurait deux qui te révolte, c’est cette aberration selon laquelle tu ne mériterais que la moitié de ton congénère mâle. Et puis, il se trouve que toi, tu n’as pas de frère. Alors le jour où tes parents disparaîtront, tu n’auras pas l’intégralité de leur héritage. Il faudra aller chercher la quéquette la plus proche. Un vague cousin de ton père que tu n’as jamais vu ? Un oncle aigri, méchant et insultant ? Un connard de frère qui a quitté le pays et bat sa femme ? Peu importe. N’importe quel mec, même s’il incarne la lie de l’humanité, est censé mériter plus que toi ce qui te vient de tes parents. C’est absurde. C’est écœurant. Et puis ça ne peut plus durer. En attendant, on aura beau changer les lois, faire des commissions qui se pencheront longtemps, des tables trop rondes et des sommets de l’égalité des genres, ça ne sera que du vent à tes yeux. Du vent qui rend la vie plus confortable mais rien de plus que du vent. Tant que dans l’acte de vie le plus sacré, le plus beau, le plus engageant, à savoir celui de donner la vie et de transmettre des valeurs, tu ne vaux que la moitié d’un homme, il te semble impensable de parler d’égalité. Ça te semble logique mais visiblement ça ne l’est pas pour tout le monde. D’ailleurs, ton propre oncle, que tes pensées exaspèrent et font soupirer, n’arrête pas de dire qu’il faut arrêter de vouloir changer la loi, mais se contenter d’user des moyens existants pour la contourner. Et il est très fier d’avoir mis ses filles “à l’abri” comme il dit. Evidemment qu’il a bien fait. Evidemment qu’il existe des solutions pour ceux qui les connaissent. Mais ça ne peut en aucun cas être suffisant.

Le fait que la seule solution soit de contourner la loi suffit à prouver l’iniquité de cette loi. Et qu’il faut la changer, donc. Mais si cette réforme est vraiment impossible ? Si tous les barbus de la cervelle poussent des cris d’orfraie et arrivent à éteindre cette petite lumière qui est en train de poindre ? Si tous les frileux se drapent dans la tradition réinventée au point de faire culpabiliser les autres ? Si tous les arguments de bon sens sont brisés par un mur de religiosité bétonnée ? Alors, tu veux bien te résigner et accepter ta défaite, mais à la condition qu’on divise tes impôts par deux. Après tout, si tu ne mérites que la moitié de ton frère et vu que l’espace public ne t’appartient qu’à moitié en tant que femme, tu te dis que ta contribution à l’effort national pourrait être aussi divisée par deux. Pourquoi pas après tout ?

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