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Edito - Tour d’ivoire et d’argent

Edito - Tour d’ivoire et d’argent
mars 31
09:57 2018
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A la main, une coupe du cristallier le plus en vogue de l’axe Rabat-Casablanca. Celui-là même prisé par Hassan II pour ses verres à thé. Gorgée après gorgée, l’élite économique disserte sur l’état du royaume. Au fur et à mesure que la coupe à deux fois un smig se vide, elle se dit préoccupée par l’attentisme général et les problèmes de gouvernance. De temps en temps, les regards des illustres membres de cette caste, emportés par leur diagnostic noir, scrutent les téléphones posés à proximité. Il faut les éloigner ou parler plus bas, sur le ton de la confidence. L’élite se pense écoutée. L’élite a peur d’être sanctionnée. Ses craintes sont sûrement fondées et étayées par de solides exemples. Mais l’élite n’assume pas. Elle a des intérêts à court terme, qui convergent rarement avec ceux du Maroc, qu’elle sait figé.

Il n’y a qu’à regarder le syndicat du patronat. De tout temps, il n’a jamais été franchement indépendant du politique —ce n’est pas du gouvernement dont il s’agit ici, nul besoin de le souligner. Certes, des résistances aux tentatives d’inféoder l'organisation patronale ont existé. Elles ne se sont pas toujours soldées par des victoires, certaines n’ont pas été médiatisées, mais elles ont existé. Aujourd’hui, la CGEM s’apprête à désigner un nouveau représentant, et étant donné le contexte de morosité générale qui inquiète les patrons dans les salons, un peu d’initiative, de courage et de sincérité sont plus que souhaités. Ça ne restera que de vains souhaits. Il a fallu qu’une candidature de Salaheddine Mezouar à la tête de la CGEM soit évoquée dans la presse pour que les failles apparaissent. L’un des seuls patrons à avoir annoncé son intention de se porter candidat s’est désisté sur le champ en faveur de l’ancien ministre des Affaires étrangères. Ce dernier serait “l’homme de la situation”, d’après l’ex-futur candidat. Précisant que “c’est l’intérêt de notre pays qui est le plus important”. Un autre futur candidat déclaré a reconnu que dans l’intérêt de la CGEM, elle devrait être dirigée par un entrepreneur — Mezouar n’en est pas un —, mais qu’il pourrait renoncer à se présenter si “l’intérêt suprême de la nation était invoqué”.

Que révèle ce patriotisme de façade ? Personne à la tête de l’Etat n’a encore donné de consignes pour soutenir Mezouar, que déjà le phénomène de cour s’enclenche. Devancer les désirs du prince. Certains supposent que Mezouar serait le candidat du Palais, alors ils renoncent à croiser le fer avec lui. Tant pis si le patron qui doit défendre leurs intérêts n’en est pas un. Ils n'opposent aucune résistance. Ce qu’ils font semblant d’ignorer c’est que l’état du pays est aussi de leur responsabilité. “L’intérêt suprême de la nation” n’est pas de soutenir “les copains et les coquins”, mais de défendre la meilleure voie pour tous. L’élite économique jouit de privilèges qui lui imposent des devoirs. Non pas seulement le devoir de critiquer dans les salons feutrés, mais surtout celui de s’engager.

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