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Ta vie en l'air. Flot d'hypocrisie

Ta vie en l'air. Flot d'hypocrisie
mars 25
11:27 2018
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Le printemps a commencé. Ta mère surveille ses tulipes. Les beaux jours se font encore attendre. Tu n’as pas encore rangé tes pulls. Mais, pourtant, la saison a bien démarré. L’été n’est plus si loin. La Coupe du Monde commence à enflammer les discussions et ramadan s’approche à grands pas. Du coup, la saison des mariages est bel et bien lancée. D’ailleurs, ce soir, un de tes cousins se marie. Et visiblement il n’est pas le seul, selon ton coiffeur qui était débordé toute l’après-midi et qui t’a prise entre deux rendez-vous. Tu es coiffée, maquillée, il ne reste plus qu’à choisir ton caftan. Tu appelles Zee pour lui emprunter sa cape beige et ta mère pour ses boucles d’oreille. Il est vingt heures trente, tu éteins la télé sur laquelle tu regardais “The Voice” d’un œil, tu enfiles tes chaussures. Il faut y aller, ta cousine qui passe te prendre est arrivée.

Après vous être un peu perdues dans des petites rues qui se ressemblent toutes, vous finissez par arriver, guidées par le bruit des d9ay9ia et les embouteillages. Un voiturier récupère la voiture, vous voilà souriantes à marcher dans une entrée éclairée par des dizaines de bougies et de roses blanches. Avant même de pénétrer dans la soirée à proprement parler, vous vous prêtez au jeu du photocall, désormais incontournable dans les mariages. C’est fou comme ici toutes les soirées deviennent de véritables events. Enfin bref, vous arrivez dans ce jardin recouvert pour l’occasion. Toute ta famille est là bien évidemment. La soirée risque d’être très longue. Le champagne coule à flot. C’est déjà ça. Ça te donnera l’impression que tout va plus vite. Il y a énormément de monde. Tout le monde est bien habillé. Les couples affichent leur bonheur en nombre de carats. Les célibataires scrutent les potentielles proies. D’ailleurs, ta tante espère repérer une fille pour son fils qui n’est pas vraiment un mec bien cela dit, mais bon ça ne compte pas. Dans ta famille, quelqu’un de bien est juste quelqu’un de bien né. Les valeurs morales, les qualités humaines ou l’intelligence sont totalement annexes. Ta mère ne bouge pas de sa chaise. Une coupe dans une main, son éventail dans l’autre. Elle scrute les tenues, les potins et les va-et-vient. Elle la connaît tellement bien cette comédie mondaine. Ça fait plus de quarante ans qu’elle la maîtrise. Les gens se ressemblent. Les filles n’ont pas lu suffisamment de livres pour être belles mais ont assez d’argent pour être sexy. Tout s’achète. Surtout les Tributes de Saint Laurent, dans toutes les couleurs pour aller avec toutes les robes. Du coup elles les ont toutes aux pieds. Et toi aussi, fatalement.

Les hommes sont en costumes sombres, le visage pâle et les cheveux en arrière mais sans les yeux revolver. Ils boivent trop mais ne perdent pas assez pied. Même l’ivresse manque de poésie. Un serveur vient remplir ton verre déjà vide. Ta tante soupire. Elle est un peu choquée : “Ils auraient pu cacher le bar”. Tu as un peu de mal à comprendre cette hypocrisie qui tend à faire croire que tu ne bois pas à des gens qui font semblant de ne pas savoir que tu bois. C’est tout de même grotesque ces mariages où l’alcool est servi dans des coffres de voiture. Ce n’est pas du crack quand même. C’est un produit en vente libre malgré des lois absurdes. C’est aussi un produit grâce auquel l’Etat a récolté plus d’un milliard de dirhams de taxes l’an passé. Ce n’est pas rien. Alors c’est quoi le concept ? S’engraisser oui, mais s’exhiber non. Ce n’est même pas bizarre, c’est juste profondément hypocrite. Mais c’est finalement le cas de beaucoup d’autres pratiques ici.

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