édito

Edito. Charbons ardents

Edito. Charbons ardents
mars 24
19:55 2018
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Jerada bouillonne, et le parallèle avec Al Hoceïma est tentant. Les raccourcis sont là, à notre portée. Pourtant, il faut les éviter. L’Etat, par voie de communiqué du ministère de l’Intérieur — dommage qu’aucun responsable public n’ait le cran d’expliquer et d’assumer un débat —, accuse, sans la nommer, Al Adl Wal Ihsane (AWI) d’attiser les tensions dans la petite ville minière de l’Oriental. Ceux qui ne font plus confiance à l’Etat, et ils ont des arguments solides pour en être arrivés là, estiment que les autorités, encore une fois, sont à l’affût d’un prétexte pour réprimer des manifestations populaires. Le déroulé des événements permet de nuancer cette thèse, et les témoignages sur le terrain la contredisent même. Ce n’est pas sexy comme théorie, mais l’Etat a raison, AWI est bien tapie dans le mouvement de contestation de Jerada. Au début tout se passait bien, les gens manifestaient dans le calme, l’Etat les a écoutés. Ceux qui ont été désignés au sein du Hirak pour négocier avec l’Etat ont débuté leur mission. Puis les accusations de “vendus au Makhzen” ont fusé, et la confrontation a débuté. Les concernés dénoncent une campagne de diffamation et pointent du doigt l’instrumentalisation faite par la Jamaâ (lire notre reportage dans le numéro 804 en kiosque). Ses acolytes mobiliseraient sur les réseaux sociaux à coups de photos prises en Syrie et présentées comme étant au Maroc, accusent les autorités.

Le problème quand AWI s’en mêle, c’est qu’un éclaircissement sur les intentions et la finalité du mouvement s’impose. Car cette organisation, en plus d’être opposée de manière assumée à la monarchie, institution centrale — même un peu trop — de notre système politique, prône l’instauration d’un califat. Certes, sans usage de la violence jurent ses membres, mais le doute est permis. Al Adl, en jouant le passager clandestin et en enfonçant un coin entre l’Etat et la population, est dans son rôle si l’on s’en tient à une analyse purement scientifique des rapports de force en politique. Elle aurait donc tort vu ses objectifs de ne pas exploiter une contestation sociale. Mais l’Etat aussi joue son rôle en empêchant un mouvement de s’étendre et de durer. Il ne faut pas espérer voir un système menacé se laisser faire sans résister. Malheureusement, dans ces cas, un mouvement social aux revendications claires perd des appuis peu enclins à souffler sur les mêmes braises que les adlistes. La radicalité d’AWI l’a toujours exposée au rejet et l’Etat le sait.

En revanche, le tort de ce dernier est de constamment traiter les symptômes, très souvent maladroitement, et d’être incapable de soulager le mal. Car quand bien même AWI soufflerait un vent de révolte sur l’Oriental, c’est le pouvoir qui est responsable des failles exploitées par les frères. Cela fait des années que tous les sages de ce pays, que toutes les institutions constitutionnelles qui évaluent objectivement nos variables macroéconomiques, alertent sur les risques sociaux portés par la faible création d’emplois, la panne de l’éducation, l’absence de juste redistribution des richesses... Cela fait des mois que l’obsolescence du modèle de développement est actée par le roi. Et, depuis, que s’est-il passé ? Strictement rien. L’Etat ne sera jamais audible et défendable tant qu’il se contentera de réprimer quand il se sent menacé. Il faut des signaux forts à l’endroit de tous ces Marocains qui vivent dans la misère, qui n’entrevoient aucune lueur d’espoir. Que l’Etat arrête de construire des ponts, des ports, des routes, de privilégier le show off... ne serait-ce qu’une année ou deux, et qu’il envoie un message fort à tous ces jeunes laissés à la marge, par une initiative nationale en leur faveur. Que l’Etat se mette un peu à la hauteur de ses citoyens qui souffrent et qui en ont marre.

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