Culture

Céline Sciamma, ou le cinéma au centre de la lutte féministe

Céline Sciamma au FICAM. Crédit : Yassine Toumi
Céline Sciamma, ou le cinéma au centre de la lutte féministe
mars 21
16:41 2018
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Le mouvement #Metoo, le féminisme, la force du cinéma... En marge du Festival international du film d'animation de Meknès (FICAM), nous avons rencontré Céline Sciamma, réalisatrice française et présidente du jury de la compétition du grand prix.

La réalisatrice française Céline Sciamma est la présidente du Jury de la compétition officielle du Festival international du cinéma d'animation de Meknès (FICAM). Elle est aussi scénariste, notamment avec André Téchiné sur Quand on a 17 ans. Mais c'est Ma Vie de Courgette, film inspiré du livre de Gilles Paris, qui la propulse sur les devants de la scène, en lui permettant de décrocher le César de la meilleure adaptation.

Céline Sciamma est une femme engagée, ouvertement féministe et le montre dans ses films. On la voit à l'oeuvre dans Naissance des pieuvres, présenté dans la section "Un Certain Regard" à Cannes en 2007, qui traite de l'homosexualité féminine sans fausse pudeur ni dramatisation excessive et larmoyante. C'est également le cas pour Bande de Filles, qui fait l'ouverture de la "Quinzaine des réalisateurs" en 2014 à Cannes, et qui traite de l'identité féminine et de sa construction. Dans Tomboy (2011) qui ouvre la section "Panorama" à Berlin, elle met en scène une petite fille qui se fait passer pour un garçon. Grâce à ce long-métrage, Céline Sciamma s'est retrouvée malgré elle au cœur d'une polémique déclenchée par des catholiques intégristes demandant que ce film ne soit pas diffusé sur ARTE.

Quelques minutes après sa conférence autour de la thématique "Femmes et animation, un combat au quotidien", nous rencontrons cette la cinéaste, affamée, mais enthousiaste, à la cafétéria de l'Institut français de Meknès.

Elle incarne un dandysme au féminin, rappelant quelque part le personnage Dorian Gray d'Oscar Wilde. La coupe courte et la clope au bec, elle revient avec nous sur les films en compétition pour le grand prix du FICAM, l'affaire Weinstein, le mouvement #MeToo, les combats à mener pour une égalité entre les femmes et les hommes dans le cinéma et le changement des mentalités grâce au grand écran. Entretien.

Telquel.ma : Pour cette 17e édition du FICAM, vous êtes la présidente du jury de la compétition officielle. Quel regard portez-vous sur le cru de cette 17e édition du FICAM ?

Céline Sciamma : Je parle au nom du jury parce que pour le moment, on a tout vu. On était très admiratives du niveau de cette compétition. Pour moi, une bonne sélection, c'est quand les films arrivent bien à cohabiter, quand les films dialoguent entre eux.

Parfois, on se retrouve avec des sélections où les films sont très variés, comme si on cherchait à équilibrer. Pourtant ici, il y avait quelque chose d'assez courageux qui a rendu cette sélection très enthousiasmante. Les résultats seront dévoilés le mercredi 21 mars, d'ici là nous sommes très satisfaites.

L'année 2017 a été marquée par l'affaire Weinstein et les mouvements #MeToo et #BalanceTonPorc. Que vous inspire l'émergence de ces mouvements?

C'est un moment historique qui, grâce aux réseaux sociaux, est devenu un  phénomène mondial. Il y a souvent des révoltes et des révolutions qui peuvent être locales et qui sont très importantes, mais là, il s'agit d'une prise de conscience remarquable. C'est un producteur américain, un système qui n'a rien à voir avec le système européen par exemple, mais ça a parlé au monde entier comme un symbole de l'abus de pouvoir et de puissance sur les plus faibles.

Personnellement, je n'ai jamais connu des choses qui ont pris une telle ampleur mondiale. Je le vois sincèrement comme une chose positive parce que soudainement, de cette violence, est née une forme de responsabilité collective de dire "moi aussi". Cela nous pousse à parler, non seulement de cette figure de monstre, mais aussi des abus de pouvoir en général : cela a permis de raconter plein d'autres violences quotidiennes, notamment les inégalités économiques entre les hommes et les femmes… etc.

J'espère que c'est un moment de rupture, que ce fait divers va engendrer une prise de conscience politique qui pourra s'attarder sur toutes les inégalités au-delà des abus sexuels qui sont, disons-le, une manifestation parmi d'autres des rapports de domination qui existent entre les hommes et les femmes, les riches et les pauvres, etc.

Y a-t-il toujours des combats à mener pour une égalité effective dans le monde du cinéma entre les hommes et les femmes ?

Il y a toujours des combats à mener pour atteindre cette égalité rêvée. Même dans le cinéma qui est un domaine artistique. Dans ce milieu également, on constate qu'au niveau des budgets alloués et les financements qu'on donne aux hommes et aux femmes sont très différents. Toujours est-il qu'il n'y a pas de diversité, c'est toujours les mêmes personnes qui font des histoires. Par exemple, ce sont toujours les blancs qui font les histoires, et cela fait aussi partie du problème.

Historiquement, le féminisme a toujours été solidaire des autres luttes. Si on part du contexte français, en évoquant la Révolution française, Mai 68, etc., les femmes ont toujours réclamé leur droit à l'avortement, mais pensaient aussi aux ouvriers, aux colonisés, aux minorités, etc. C'est pour cela que le féminisme est un vrai levier révolutionnaire. Et c'est pour ça aussi que l'on combat le féminisme, parce qu'il englobe tout. Le féminisme peut aider toutes les luttes sociales.

Quelle est la place du féminisme dans le cinéma?

On peut être à la fois cinéaste et féministe. Je crois de toute façon que dès qu'on choisit de représenter le monde, dès qu'on choisit de faire un film, de créer des images, on produit un discours politique, que l'on veuille ou non. Les exemples ne manquent pas : les blockbusters français, Dany Boon et surtout le film Qu'est-ce qu'on a fait au Bon Dieu? Ce dernier, ne voulant pas être un film politique, mais plutôt populaire et rigolo, est parvenu à produire une vision du monde très politique, sans en être conscient.

On peut donc être réactionnaire et cinéaste, féministe et cinéaste, plus ou moins consciemment. Etre militant ne veut pas dire avoir une seule opinion, mais plutôt représenter le monde en conscience, avec l'ambition de l'influencer. Ce qui nécessite beaucoup plus de subtilité et de responsabilité.

Le monde du cinéma était à l'origine de ce phénomène mondial qui dénonce l'agression sexuelle et le harcèlement. Que peut le cinéma aujourd'hui pour remédier à cette crise et contribuer au changement des mentalités?

Le cinéma peut effectivement participer au changement de la réalité dans les représentations. Il y a quelques jours, en marge de la cérémonie des Oscars, un graphique a été publié ayant pour objectif d'analyser le temps de parole des femmes et des hommes dans les films primés ces 20 dernières années. On retrouve des films où les femmes ne parlent même pas. Si l'on comprend parfois pourquoi, il demeure un symptôme.

Le cinéma peut montrer les rapports entre les gens, qui vont être moins schématiques: soit parce que ça va ressembler à nos vies et ça va juste créer une meilleure atmosphère, soit parce qu'ils vont nous donner envie d'envisager d'autres rapports. Le cinéma peut même changer la sexualité. Comme il y a très peu d'éducation sexuelle, c'est le cinéma qui nous montre comment on fait l'amour par exemple.

Certes, il y a la pornographie qui nous le raconte, mais d'une façon très fabriquée, et puis il y a les films. Ça influence la rencontre sexuelle dans la vie. Le cinéma peut être aussi le premier rapport qu'ont les gens à l'image du sexe, à leur projection là-dedans, donc oui, le cinéma peut changer les choses. Après, c'est sûr, ça ne suffira pas. Mais je crois que c'est dans "qu'est-ce qu'on montre", mais surtout "qui raconte" les histoires que ça peut changer, car ce sont toujours les mêmes personnes qui racontent, et c'est un problème. Si plus de gens prennent la parole et racontent des histoires différentes, ça va tout changer.

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