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Ta vie en l'air - Loi de proximité

Ta vie en l'air - Loi de proximité
mars 18
13:04 2018
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Depuis quelques jours, la même triste image circule beaucoup sur tes réseaux sociaux. Une ancienne élève de ton ancien lycée est décédée de manière tragique. Son portable, qui était à la charge près de son lit, a pris feu pendant qu’elle dormait. La chambre a brûlé. La jeune fille est morte étouffée. C’est horrible. Ton petit monde partage, s’indigne, pleure et commente. Pourtant, ce genre d’images n’a rien de vraiment nouveau. Ce genre d’images, tu en as déjà vu passer sur ton téléphone. D’ailleurs, tu vois passer bien trop d’images sur WhatsApp. Une de tes cousines a pour hobby le transfert sur WhatsApp. Ça va des dangers de la batterie aux bienfaits du concombre en passant par les huit-cent soixante-deux conseils pour une vie sereine et lumineuse.

 

Alors forcément, tu as déjà vu des images de gamins dont le téléphone prend feu pendant qu’ils jouent à Angry Birds, ou de longs textes expliquant pourquoi il ne faut surtout pas parler au téléphone alors qu’il est branché. Tu as vu passer tout ça et tu as complètement laissé passer l’info. Ça t’a fait autant d’effet que cette vidéo qui t’expliquait que tu devais boire une tasse d’eau salée au réveil ou celle sur les bienfaits du yoga les soirs de pleine lune : aucun.  Tu as continué à prendre n’importe quoi au petit-déj’, à ne surtout pas méditer, et puis, bien évidemment, tu as continué à raconter ta vie à Zee sur ton iPhone forcément branché, de peur qu’il ne s’éteigne au milieu d’une conversation cruciale. Mais là, bizarrement, depuis que tu as reçu ce texte racontant la mort tragique de cette jeune fille, tu ne le fais plus. Depuis trois jours, tu ne dors même plus avec ton portable à la charge. Tu n’as même pas cherché à savoir si cette information était vraie. Ça t’a fait peur. Tu ne t’es pas posé plus de questions. Et là, tu ne peux pas t’empêcher de te demander pourquoi. Tu n’as pas besoin de te creuser beaucoup la tête. La réponse semble évidente. Parce que cette fois, ça te paraît concret. La jeune fille qui est décédée, tu ne la connais pas mais tu peux l’identifier. Vous avez été dans le même lycée. Vous connaissez forcément des gens en commun. Vous avez peut-être déjà été draguées par le même mec. Sa mère a forcément au minimum un sac à main en commun avec la tienne. Si ça se trouve, elles vont chez le même coiffeur. Bref, tu te sens concernée. Bien plus que quand tu as vu des dizaines d’images de gamins morts dans les mêmes circonstances qu’elle. Est-ce que ça veut dire qu’avant tu n’avais pas d’empathie ? Non, pas forcément. Cette jeune fille te touche plus que les autres. C’est regrettable. Mais c’est comme ça. Tu n’y peux rien. Les journalistes appellent ça, cyniquement, la “loi du mort-kilomètre.”

 

Et c’est exactement la même chose qui se passe quand tu chiales parce qu’il y a eu un attentat dans une ville où tu vas en vacances, où tu as fait tes études ou dans laquelle tu as des copains qui vivent. Tu te sens plus concernée. Et bien évidemment, à chaque fois que des bombes explosent dans des contrées bien loin et sans doute bien tristes, ton cousin te reproche ton manque d’empathie et ton indignation sélective. Mais tu ne sélectionnes rien. Tu n’es pas un monstre. Tu ne hiérarchises pas ta tristesse. Il y a des morts qui te touchent plus. C’est glauque, ça peut paraître cruel mais ça ne veut absolument pas dire que certaines vies valent moins que d’autres. Ça veut juste dire que certaines vies sont plus proches de toi. Et ce n’est même pas du sentimentalisme. Ce n’est que de la géographie.

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