Idées

EDITO-Fahrenheit 451

Crédit : TelQuel
EDITO-Fahrenheit 451
mars 17
11:02 2018
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Youssef Chahine nous manque. Il y a vingt ans, ce réalisateur égyptien donnait à voir à l’écran un feu incandescent, celui d’un autodafé d'écrivain et de ses œuvres. Ce film, Le Destin, avait pour décor le Languedoc, au XIIe siècle. Un traducteur des écrits d’Averroès y était jugé hérétique et condamné aux flammes. Et le cinéaste de conclure son long-métrage, une fresque efficace contre l’obscurantisme : “La pensée a des ailes, nul ne peut empêcher son envol”. Près de neuf siècles plus tard, loin de la fiction, au Maroc, un écrivain, Rachid Aylal, est menacé du même sort par des fanatiques. Des hommes de foi l’excommunient, d’autres mettent sa tête à prix. Ces menaces se font publiquement dans l’indifférence générale. Quel est le tort de cet écrivain ? Un livre, Sahih Al Boukhari, la fin d’une légende, fruit de seize ans de recherches, dans lequel Aylal “confronte les hadiths rapportés par Al Boukhari à la raison et à la science”, selon ses mots. La démarche de l’auteur est simple : quand, dans ces hadiths, il est affirmé que s’il n’y avait pas d’israélites, la viande ne pourrirait pas, Rachid Aylal réfléchit et questionne. Il invite à un débat d’idées salutaire.

 

Au lieu de garantir à cet homme la liberté de s’exprimer, l’Etat, par la voix de ses représentants et de sa justice, jette l’opprobre sur l’écrivain et son œuvre. Ce dernier vient d’apprendre avec stupéfaction que, le 7 novembre 2017, le wali de Marrakech, Abdelfattah Lebjioui, a déposé une plainte auprès du Parquet contre la vente de ce livre dans une libraire de la ville ocre. Le jour même, la justice a tranché en faveur du représentant de l’Intérieur, estimant que l’œuvre de Rachid Aylal serait “une atteinte à la sûreté spirituelle des citoyens et est contraire aux constantes religieuses en vigueur.” Passons sur les motivations derrière cette plainte déposée par un wali. Est-ce son rôle finalement de veiller sur “la sécurité spirituelle des citoyens” ? Passons également sur les prérogatives de celui qui a rendu ce jugement. Comment peut-il évaluer le contenu d’un livre en une journée ? Est-il habilité à le faire ? Arrêtons-nous surtout sur un point : quelle est cette société incapable de débattre sereinement d’idées ? Autorisons-nous même un peu d’énervement, mais en venir à des menaces de mort ? Quel est cet Etat dont des représentants jugent opportun d’interdire un livre salutaire pour amorcer un débat sur notre interprétation des textes présentés comme sacrés en islam ?

 

Il faut bien mesurer l’enjeu. Le droit de Rachid Aylal de s’exprimer, c’est notre droit à tous d’exister dans cette société. Différents, chacun avec ses convictions, ses croyances, ses orientations et ses valeurs. Le conservatisme de la société est soutenu de fait par les initiatives, comme celle de l’ex-wali de Marrakech. Les Marocains vivent corsetés d’interdits basés sur une interprétation de la religion. Et les écrits attribués à Al Boukhari y sont pour beaucoup dans cette interprétation. Notre liberté mérite que ces hadiths soient questionnés, et même malmenés. Car pendant que lui se retourne dans sa tombe, ici, sur la terre du royaume, nous suffoquons.  @Telquelofficiel

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