chroniques

Zakaria Boualem et le Mali

Zakaria Boualem et le Mali
février 12
10:38 2018
Partager

Un ami de Zakaria Boualem s’est rendu la semaine dernière au Mali, dans la bonne ville de Segou, qui organisait un festival de musique et des rencontres autour du thème de l’architecture africaine. Précisons d’entrée qu’il s’agit d’un homme fiable, dont le témoignage est digne de confiance, et que nous appellerons Abdelmoughit Belfrit sans plus de formalité. Il a rapporté de cette contrée une information importante, qui a perturbé au plus haut point notre héros. Figurez-vous, les amis, que les habitants de Segou font la queue. Autrement dit, ils se placent les uns derrière les autres et forment une file rectiligne pour attendre leur tour lorsque les circonstances l’exigent.

C’est un prodige que nous avons le plus grand mal à réaliser chez nous. Nous préférons nous agglutiner autour du point d’arrivée, ou former un poulpe géant en produisant des sousqueues qui se percutent forcément à un moment quelconque. Il faudrait une photo aérienne du péage de Bouznika aux heures de pointe pour illustrer cette chronique, mais les financiers de cet estimable magazine refusent de lâcher du budget pour un drone. Il paraît, en plus, que les drones sont interdits chez nous, ou soumis à autorisation (ce qui revient au même) sans qu’on sache exactement pourquoi. Mais ce n’est pas notre sujet aujourd’hui, nous nous égarons. Donc les Maliens font la queue. C’est très perturbant. Parce qu’une queue, ce n’est pas anodin. C’est la manifestation du respect de l’autre, de l’égalité, de la maîtrise de ses instincts. Oui, la queue est un acte de foi en l’humain. Et selon Abdelmoughit Belfrit, ce n’est pas tout. Il a aussi rapporté au Boualem que la foule qui a assisté aux concerts n’a généré aucune espèce d’échauffourée. Pas le moindre braillement impromptu, aucun scandale, pas de vol à la tire qui se termine en chasse à l’homme, zéro coup de matraque pour diriger la foule et aucun type louche qui se colle aux demoiselles en espérant le dé- but d’une romance. Et pour rendre cette affaire complètement impossible à analyser, il faut savoir que les concerts se tiennent à quelques mètres d’une série de bars hachakoum où la bière coule à flot, en terrasse, et bon marché, dans un pays qui annonce 90% de musulmans. La même configuration, chez nous, aurait sans doute conduit à une spectaculaire catastrophe. Pour achever le tableau, Abdelmoughit Belfrit a tenu à préciser que personne à l’hôtel ne lui avait demandé d’exhiber le moindre acte de mariage avant d’entrer dans sa chambre avec sa compagne. Zakaria Boualem ne sait pas pourquoi son ami a insisté pour lui décrire ce point, mais il vous le rapporte tel quel, par souci de rigueur. Voilà donc la fin du témoignage et le début des gémissements.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Qu’estce qui ne tourne pas rond chez nous ? Partout, les prêcheurs pullulent, tout le monde ou presque s’évertue à donner des leçons de morale à longueur de journée, le moindre internaute est à la fois juge, fqih et espion, la liste des interdits est une encyclopédie, et pourtant nous faisons n’importe quoi dans l’espace public. Longtemps, le Boualem a pensé que notre incivisme collectif était le produit d’une violente frustration associée à une méfiance envers un système qui écrase les plus faibles. Mais pourquoi donc les Maliens font-ils la queue ? Il ne s’agit pas d’une série de questions rhétoriques pour gonfler artificiellement cette chronique poussive, mais un vrai appel aux spécialistes : nous avons besoin de comprendre cette affaire. La construction du MarocModerne en dépend, figurez-vous. Si vous avez des idées, transmettez-les à Zakaria Boualem, il est complètement perdu le pauvre, et merci.

Tags
Partager

Lire aussi

NEWSLETTER TELQUEL BRIEF

Nous suivre

Retrouvez le meilleur de notre communauté

facebook twitter youtube instagram rss