Maroc

Brahim, 13 ans, première victime du "défi de la baleine bleue" au Maroc

Brahim, 13 ans, est la première victime du "Défi de la baleine bleue" au Maroc. Crédit photo : DR
Brahim, 13 ans, première victime du "défi de la baleine bleue" au Maroc
février 12
19:19 2018
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Le "défi de la baleine bleue" a finalement sévi au Maroc. Sa première victime - un jeune garçon originaire de Ben Guérir - est actuellement hospitalisée au CHU Ibn Rochd de Casablanca.

Isolement, automutilations, dessins et comportements morbides... Le jeune Brahim, originaire de Ben Guerir, présente tous les symptômes des joueurs du "défi de la baleine bleue".

Ces observations, vérifiées par la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN) et les psychiatres, font du jeune garçon (âgé de 13 ans seulement) la première victime du défi en ligne au Maroc.

Apparu en Russie en 2015 sur le réseau social russe VKontakte, ce "jeu" tire son nom d’une légende selon laquelle la baleine serait capable de se suicider en s’échouant volontairement sur une plage.

Le jeu se joue uniquement avec un "tuteur" - appelé la baleine- qui transmet les défis à réaliser et guide le joueur tout au long du jeu. Il conditionne ainsi psychologiquement le joueur et exploite ses faiblesses pour atteindre son but ultime: le pousser au suicide.

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Le challenge dure normalement 50 jours, pour autant de défis à relever, le dernier étant le suicide. Durant les premiers jours, les participants relèvent des défis tels que: "Ecris (tel mot) sur ta main", "Parle avec une baleine", "Dessine une baleine sur une feuille".

Ceux des jours suivants  sont beaucoup plus effrayants: se réveiller en pleine nuit pour écouter des musiques tristes, regarder des vidéos prônant le suicide, se scarifier, ne plus parler à personne, se frapper, s'allonger sur les rails d'un train, jusqu'à la dernière étape: se donner la mort.

Le jeu a déjà fait des dizaines de victimes dans de nombreux pays, dont l’Algérie. Après plusieurs rumeurs démenties par les autorités, le fléau a donc commencé à sévir au Maroc. En effet, la semaine dernière, une source à la DGSN affirmait à nos confrères de TelQuel arabi, qu'il s'agissait bien du premier cas de baleine bleue au Maroc.

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La course vers la mort

Le 26 janvier dernier, la kinésithérapeute de Brahim a alerté les parents du jeune garçon. "Elle nous a signalé qu'il s'était dessiné une baleine sur le bras et nous a parlé de ce jeu. À ce moment-là, on n'avait aucune idée de ce dont il s'agissait", nous raconte Mustapha, le père du jeune garçon.

Il se lance alors dans des recherches pour comprendre : "Je suis allé sur Google et j'ai cherché des informations sur ce jeu". Après avoir découvert "le pire", il en parle tout de suite à son fils qui ne s'en cache pas et avoue tout : il joue bien au jeu sur la tablette de son ami.

À entendre Mustapha, père et fils sont très proches. Mais le père semble tout de même dépassé par la situation, le garçon continuant de jouer en cachette. Brahim enchaîne alors les défis : il se réveille à 4h du matin pour regarder des vidéos morbides, se plante des clous sous les pieds, escalade un camion avec l'un de ses amis, saute et se blesse... Et s'approche dangereusement du 50e défi: le suicide.

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"C'est difficile de sortir de ce jeu. Une fois que tu es dedans, c'est comme si tu étais pris au piège. (...) C'est eux qui décident ce qu'ils veulent faire de toi", témoigne Brahim dans une vidéo relayée par le Site Info.

Son père explique qu'à un moment le petit garçon a essayé d'arrêter: "il nous a dit que son tuteur le menaçait de faire du mal à ses proches s'il quittait le jeu. Ça l'a beaucoup effrayé".

La tante de Brahim décide alors d'agir et de lancer un appel à l'aide dans un article du journal local 4tanmia.com. "Le père avait emmené son fils aux urgences et on lui a dit de consulter un psychiatre. C'est une famille modeste, ils n'en avaient pas les moyens. Donc ils ont demandé de l'aide sur Internet", nous raconte le délégué du ministère de la Santé qui a suivi le dossier.

Les autorités locales se mobilisent très rapidement. Le jour même, une commission est dépêchée directement auprès de la famille du jeune Brahim.

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Le jeune Brahim dessine des baleines et des cordes de pendaison : un challenge parmi d'autres. Crédit photo : 4tanmia.com

Toujours selon notre source, le garçon est alors examiné par un médecin généraliste du ministère de la Santé qui diagnostique, en effet, les symptômes de risque d'addiction au jeu: "Il avait des troubles du sommeil - le jeune homme faisait des cauchemars ou il devait choisir entre se suicider ou tuer son père. Il ne dormait ni ne mangeait plus. Et surtout l'une des chansons que le jeu lui demandait d'écouter tournait en boucle dans sa tête".

Brahim est alors envoyé à l'hôpital Mohammed VI de Marrakech, le 6 février. Le psychiatre consulté, qui a également relevé les signes d'addiction au jeu, demande à ce que l'enfant soit vu par un pédopsychiatre, dont ne dispose pas cet hôpital.

L'enfant est donc transféré, peu après, au service pédopsychiatrie de l’hôpital Ibn Rochd de Casablanca pour recevoir une expertise psychiatrique. "La pédopsychiatre a validé le diagnostic de ses confrères et a affirmé que le jeune garçon n'avait pas besoin de traitement", nous explique le délégué du ministère de la Santé.

Brahim est ensuite rentré chez lui à Ben Guérir sous surveillance médicale. Il a finalement été hospitalisé ce matin, lundi 12 février, au CHU Ibn Rochd de Casablanca.

"Brahim est au service de pédopsychiatrie, le seul qui existe au Maroc à ma connaissance. Ce n'est pas une hospitalisation thérapeutique, mais seulement diagnostique. Il est là en observation et sera suivi quotidiennement par les spécialistes", nous explique le délégué du ministère de la Santé. Avant d'ajouter: "Pour les médecins ce n'est pas le jeu lui-même le véritable problème, mais le lien entre celui-ci et l'enfant. Dans quelle faiblesse psychologique se trouve l'enfant pour que le jeu ait un tel retentissement dans sa vie quotidienne ?".

Selon le père, le jeune garçon devrait être hospitalisé pour une semaine. "Il se sent bien maintenant. Il mange, il dort et il a le moral", nous assure-t-il, toujours un peu déboussolé.

Méconnaissance du phénomène

Quoi qu'il en soit, au lendemain de l'affaire, dans les couloirs du collège du jeune garçon à Ben Guérir, les parents d'élèves semblent paniqués. "Avant le cas de Brahim, je ne connaissais pas du tout ce jeu", explique le père d'un élève de 14 ans. "J'ai donc demandé à mon fils s'il connaissait ce jeu et il m'a répondu que oui. Il dit qu'il n'y joue pas, mais qu'il en a déjà parlé avec ses amis" poursuit-il.

À côté de lui, un professeur, père de quatre enfants, partage son désarroi : "Moi non plus je ne connaissais pas ce jeu. La question que l'on se pose tous maintenant, c'est de savoir si nos enfants y jouent et surtout qui on doit contacter: le pacha, le mokadem? Nous sommes complètement perdus face à ce jeu".

Une inquiétude d'autant plus grande que Brahim a commencé à jouer avec la tablette de l'un de ses amis, qu'il entrainait parfois avec lui dans ses défis.

"Nous avons signalé cela aux autorités locales qui n'ont pas donné de suite. C'est surement parce que l'enfant n'y jouait pas vraiment...", nous affirme notre source au ministère de la Santé.

De son côté, le père du garçon nous explique que son fils ne veut pas dévoiler l'identité des camarades avec lesquels il jouait au jeu: "Il les couvre, mais j'essaie de savoir qui c'est pour prévenir leurs parents".

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L'incompréhension qui entoure le défi de la baleine bleue transparaît également dans les discours. Les parents désœuvrés semblent ne pas avoir vraiment compris les contours du jeu. Certains pensent ainsi qu'il s'agit d'une "application" alors qu'il s'agit d'un défi relayé par les réseaux sociaux.

"Ma femme en a parlé à ses collègues qui travaillent en informatique. Ils lui ont dit que les enfants, pour ne pas éveiller les soupçons autour du mot baleine, ont créé une nouvelle application qui s'appelle Mariam", confie encore un parent.

L'application mobile "Mariam" en question existe bel et bien, et est souvent comparée au défi de la baleine bleue. Cependant, elle n'a pas été "inventée" par les adolescents pour se cacher. Elle a été développée par Salman al-Harbi, un jeune chercheur saoudien en intelligence artificielle, et a créé polémique dans le royaume wahhabite en raison de sa proximité avec les procédés utilisés par les hackers pour obtenir des données personnelles.

L'amalgame entre cette application et le défi de la baleine bleue est symptomatique de la méconnaissance générale du phénomène par des parents, dépassés  ayant du mal avec des enfants issus de la génération des "digital natives".

L'incompréhension se ressent également du côté des autorités locales de Ben Guérir qui tentent tout de même d'agir pour que de telles situations ne se reproduisent pas à l'avenir. Ces dernières ont d'ailleurs réagi rapidement aux signaux d'alerte lancés par la famille du jeune Brahim.

Parallèlement, les autorités locales ont organisé, vendredi 9 février, une journée de travail avec la Fondation Maroc Numérique, les associations de parents d'élèves et les ministères de la Santé et de l'Éducation, en vue de lutter contre les dérives d'Internet dans la province. Chaque partenaire y a présenté ses idées dans le but, à terme, de mettre en place un plan d'action sur le long terme.

Sur la toile, les réseaux sociaux se sont aussi mobilisés depuis la médiatisation des cas de suicides en Algérie et ailleurs. Sur Instagram, par exemple, en tapant certains mots-clés, un message automatique s’affiche : "Les publications contenant les mots ou les tags que vous recherchez encouragent souvent un comportement pouvant nuire ou conduire au décès". Le média propose également de rediriger l'internaute vers une page d'aide.

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D'autres encore se servent de ces mêmes réseaux sociaux pour diffuser un contre- discours. Sur Twitter, par exemple, des internautes se sont mobilisés, avec le hashtag #pinkwhalechallenge ou des groupes "anti-cétacé" sur VKontakte. D'autres enfin, essaient de faire des vidéos YouTube pédagogiques pour expliquer les dangers du phénomène de la baleine bleue aux adolescents.

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