Idées

Ta vie en l'air- Une petite flaque

Ta vie en l'air- Une petite flaque
février 11
10:08 2018
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Il fait froid. Tout le monde le sait. Tout le monde en parle. Et comme à chaque hiver, tu as l’impression qu’on découvre le concept de l’hiver, qu’on s’étonne du froid. Pourtant, c’est tous les ans pareil, mais bon, ça doit nous plaire de jouer les étonnés. Alors, ce matin, comme tous les matins depuis quelques semaines, tu es gelée et tu essaies de te couvrir. Tu maudis les constructeurs d’immeubles aux fenêtres mal isolées et aux pièces tarabiscotées donc inchauffables. Emmitouflée tant bien que mal dans ce manteau très joli mais pas très chaud. Parce que, ici, on a réussi à jouer les hypocrites même avec la température, on a réussi à se faire croire que dans le plus beau pays du monde, il ne fait pas froid.

Du coup, tu n’as pas de vêtements vraiment chauds. Et rien ne semble vraiment adapté à la saison. Alors que c’est tous les ans pareil ! Enfin bref, emmitouflée, tu finis par sortir de chez toi, et là, juste en face de ton immeuble, tu te retrouves face à une mare. Une vraie mare ! Un tuyau qui a pété ? L’eau de pluie qui ne s’évacue plus ? Tu n’en sais rien. Bien évidemment que ça ne t’étonne pas. Ça aussi, c’est comme tous les ans. Mais cette année, tu en as marre. Tu aimerais juste qu’on t’explique, qu’on te dise que ça va être arrangé. Tu demandes au gardien. Il te dit qu’il n’y a rien à faire et que Dieu merci il pleut. Tu te dis que le fatalisme est un solide garant de la stabilité de ce pays. Bien évidemment, tout cela se passe dans un quartier où le mètre carré vaut 3 fois le smig et estampillé très haut standing, pour lequel tu payes des impôts locaux exorbitants vu le peu de service public dont tu bénéficies. Tu n’oses même pas imaginer ce que ça doit être loin de ton univers doré. Tu as vu ces images de villages enclavés, de bétail mort de faim, d’éleveurs désespérés, de gamins en sursis dans la neige... Bien sûr que chez toi ce n’est rien, ce n’est rien qu’une petite mare qui, au pire, salira tes bottes, mais il se trouve que ce matin, tu n’es pas d’humeur à n’être que fataliste. Et bien sûr que tu vois bien qu’ailleurs ce n’est pas mieux. Qu’il y a des gens coincés sur des routes toute la nuit, qu’il y en a qui sont à la rue. Mais ce que tu vois aussi, ce sont des responsables interpellés par les médias, des responsables qui s’expliquent, qui ont des comptes à rendre. Du coup, tu te dis qu’à ta toute petite échelle, toi aussi tu aimerais bien qu’on te rende des comptes. Tu prends ton courage et ton inconsciente naïveté en main et tu vas à la recherche d’un responsable. Ton réflexe est d’aller à la mairie. Après tout, le mec est élu grâce à toi et puis, surtout, il est payé avec tes impôts et il est censé les justifier. Tu arrives dans un hall glacial où t’accueille une dame frigorifiée derrière son comptoir. Le froid est visiblement censé justifier le fait qu’elle ait mis des fringues sur son pyjama, que ça se voit et qu’elle l’assume totalement. Elle te demande ce que tu veux, tu lui dis que tu voudrais prendre rendez-vous avec le maire ou un de ses collaborateurs. A voir la tête qu’elle fait, tu te dis qu’elle trouve ça très incongru. Toi aussi, tu te trouves légèrement incongrue.

Pourtant ta requête n’a rien de délirant. Elle te demande quel est ton problème. Tu lui expliques que c’est un souci de voiries. Elle ne semble pas du tout comprendre ce que tu fous ici, et encore moins ce que cet élu pourrait faire. Là c’est toi qui trouves son raisonnement incongru mais bon, tu n’es plus à ça près. Par contre, ce qu’elle a bien saisi c’est ton opiniâtreté. Tu ne bougeras pas tant que tu n’as pas un rendez-vous ou vu quelqu’un. Alors elle finit par te demander de la suivre à travers des couloirs de courants d’air pour atterrir dans le bureau d’un monsieur dont tu ignores la fonction mais qui a l’air prêt à t’écouter. Tu lui expliques le souci, tu lui indiques l’adresse, tu précises bien que c’est comme ça tous les ans. Il a l’air compatissant puis il te lâche dans un sourire : “Iwa sebri, ma kayn ma itdar”. Il faut patienter. Il n’y a rien à faire. A la limite, cette petite mare tu peux t’en foutre. Tu feras en sorte de te garer un peu plus loin. Ce n’est pas un problème. Mais le problème c’est que tu as l’impression que pour bien de vrais problèmes de ce pays “ma kayn ma itdar” et que la patience collective risque d’avoir des limites

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