Maroc

A Nador, le calvaire des mineurs clandestins

Crédit: AFP
A Nador, le calvaire des mineurs clandestins
janvier 07
09:27 2018
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Depuis une dizaine d’années, les villes de Nador et Beni-Nsar voient arriver des vagues de mineurs venus de tout le Maroc pour tenter de traverser clandestinement la frontière entre la petite ville portuaire et l’enclave espagnole de Melilia. Reportage.

 

Sur la route reliant Nador à Beni-Nsar, petite ville limitrophe de l’enclave espagnole de Melilia, plusieurs groupes de mineurs traînent des pieds, vêtements en lambeaux et cigarettes vissées aux lèvres. Nous les recroiserons, couchés à même le sol, adossés à la clôture d’une agence bancaire, sur l’allée reliant le centre-ville au port de pêche. Trois d’entre eux acceptent de nous parler, à condition de leur donner quelques pièces de monnaie, “de quoi manger et fumer”. Adil, Zakaria et Issam sont originaires d’Agadir. Le plus jeune, Adil, est né en 2000 et a quitté l’école en deuxième année de collège. Il s’est retrouvé à la rue en début d’année, après le divorce de ses parents. Aidé par ses amis, il réussit à collecter assez d’argent pour se payer un billet d’autocar vers Marrakech. De là, Adil multiplie les trajets clandestins en train, jusqu’à atteindre  Nador, “quelques jours après Aïd El Fitr”. Depuis, il tente au moins une fois par semaine de rejoindre Melilia. “J’ai essayé une vingtaine de fois, sans succès”, confie-t-il en désinfectant une plaie sur son poignet avec de la Bétadine. “Je m’étais accroché au châssis d’un camion, mais il a freiné subitement et j’ai chuté sur mon poignet”, raconte-t-il, sous le regard hagard de ses compagnons d’infortune. “Si je ne m’étais pas porté volontaire pour t’acheter ce flacon de Bétadine, on t’aurait probablement amputé la main. Tu pissais tout le sang de ton corps quand je t’ai vu pour la première fois”, lui réplique Zakaria, 17 ans. Originaire d’Inezgane, ce dernier a posé pied à Nador en début d’été, “après avoir reçu la bénédiction de ses parents”, avec lesquels il garde un contact permanent sur Facebook.

Les trois adolescents s’accordent à dire que leur situation actuelle est “préférable” au “chômage et à la criminalité” des quartiers pauvres d’Agadir et Inezgane. “Regarde, c’est un de nos amis qui a réussi à passer la frontière, il est maintenant en
Espagne”
, s’exclame Zakaria, en nous montrant la photo d’un adolescent prenant la pose sur une plage de la Costa del Sol. “S’il en a été capable, pourquoi pas moi ? De l’autre côté, tu peux te débrouiller, trouver de petits boulots ici et là. L’important c’est de ne pas mourir de faim, et surtout de ne pas se faire refouler”, affirme-t-il sur un ton solennel.

Laisser-aller

C’est une situation incontrôlable. Cela fait des années que ça dure et ça ne fait qu’empirer d’été en été”, fulmine un responsable de la direction locale de l’Agence nationale des ports (ANP). Selon lui, ils sont “entre 8000 et 10 000 clandestins, mineurs pour une grande partie” à affluer annuellement des quatre coins du pays,  “laissant planer une atmosphère d’insécurité et de danger permanent sur Nador et Beni-Nsar”. Le responsable dénonce le “laxisme” des autorités locales, ajoutant qu’“une personne en situation irrégulière ne devrait même pas se permettre de rôder dans la rue, encore moins avoir accès au port à toute heure de la journée et de la nuit”. Le responsable ira jusqu’à qualifier de “clientélisme” les rapports entre les autorités locales et les migrants clandestins. “Ni la police, ni la gendarmerie ni les forces auxiliaires ne les appréhendent, sous prétexte qu’ils manquent d’effectifs. Mais la réalité est qu’ils les laissent tranquilles car ils leur rendent de petits services, comme laver leurs véhicules ou livrer des courses par-ci par-là. En échange, ils ferment les yeux sur leur présence et les laissent accéder au port”. La nuit tombée, nous sommes interdits d’accès au port par un agent de police, qui nous explique que nous sommes tenus de présenter une autorisation signée par l’ANP. En l’espace de dix minutes, ce même policier autorise deux personnes à passer le portail. La première avance “qu’elle a rendez-vous avec un ami” et la deuxième “cherche à grappiller un peu de poisson”. A aucun moment il ne leur demande de décliner leur identité.

Un mini-centre d’accueil pour un méga-phénomène

Quand ils ne tentent pas de rejoindre Melilia par voie terrestre ou maritime, les aspirants harraga survivent dans les rues de Nador. Ils font la manche, volent et revendent leurs maigres effets pour survivre au jour le jour. “Quand tu poses les pieds pour la première fois à Nador, tu as de l’argent sur toi, des habits, parfois un téléphone. Très vite, tu es dépouillé par les ‘anciens’. Si tu es chanceux, ils te laissent tranquille, mais là encore, tu es obligé de revendre ce que tu possèdes pour ne pas crever de faim”, explique Naoufal, qui vient d’avoir 16 ans. Pour subvenir aux besoins de son père handicapé et de sa mère mendiante, il vendait du haschich et des psychotropes dans son lycée, avant d’être expulsé définitivement. Il ne regrette pas sa décision de quitter le foyer parental pour les trottoirs défoncés de Nador. “Je suis content ici, c’est un peu comme une aventure. De toutes les manières, que serais-je resté faire à Fès, si ce n’est faire la manche avec ma mère ?”, se demande-t-il, presque blasé.

Face à la complexité de la situation, l’Etat a ouvert en 2008 un centre d’accueil pour mineurs en difficulté. Situé à 20 km au sud de Nador, dans la commune d’El Aroui, sa capacité d'accueil ne dépasse pas une quarantaine de places. Actuellement, “12  mineurs clandestins figurent parmi les pensionnaires”, indique le directeur du centre, Brahim Rhioui. A l’en croire, “il faudrait au moins une centaine de structures similaires pour contenir la totalité des mineurs en situation irrégulière à Nador et Beni-Nsar”.  Et mobiliser autant d’assistants sociaux pour encadrer ces adolescents. “Certains d’entre eux ont besoin d’une réelle assistance psychologique et médicale”, assure-t-il, dénombrant les maux dont ils souffrent : “Addiction au cannabis, à la colle, stress post-traumatique, dépression… Et la liste est longue”.

L’incertain pour horizon

Sur un terrain vague de la corniche de Nador, jouxtant la célèbre lagune de Mar Chica, une faible lumière brise l’obscurité de la nuit. Abdelhamid tient un stand de vente d’escargots bouillis. Il sert un bol à un groupe de touristes espagnols, avant de faire don du reste de la marmite à deux adolescents. Chaussés de simples sandales plates et vêtus de tee-shirts troués, ils ont attendu pendant près d’une demi-heure le signal de la main du commerçant pour s’alimenter en bouillis d’escargots, leur unique repas de la journée. “Je connais leur douleur, j’ai vécu la même chose à leur âge”, raconte le marchand, qui a lui-même quitté le Moyen-Atlas il y a 21 ans pour tenter de migrer clandestinement vers l’Europe. Après avoir atteint l’Espagne en 1996, Abdelhamid sillonne les routes du Vieux Continent  avec le nord en ligne de mire, jusqu’à atteindre la Norvège, où il séjourne pendant 10 mois. Sans papiers et empêtré dans une affaire de trafic de drogue, il est refoulé à Melilia, puis Nador, qu’il ne quitte plus. “Pour rien au monde je n’abandonnerai mon stand, pas même pour émigrer légalement en Europe”, jure-t-il, avant de récupérer les bols des mains des deux adolescents. Reconnaissants, ces derniers lui offrent un bout de haschich, avant de disparaître dans la pénombre, sur la route de Beni-Nsar.

 

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