Maroc

Y a-t-il trop de mosquées au Maroc ?

Y a-t-il trop de mosquées au Maroc ?
décembre 12
11:12 2017
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La polémique provoquée par la construction d’une mosquée dans la capitale du Souss, pour une enveloppe de 35 millions de dirhams, soulève la question très sensible de l’argent du mécénat, qui ne colle pas souvent aux priorités sociales du pays. TelQuel lance le débat.

“Celui qui construit une mosquée pour Allah, Allah lui construit son équivalent dans le paradis”. Le hadith, attribué au prophète Mohammed et rapporté par Imam Mouslim, semble toujours faire rêver les musulmans à travers le monde. Et les Marocains ne sont pas en reste. En 2016, selon les statistiques officielles, 172 mosquées ont été érigées par 166 associations de mécènes (ou mouhcinine), soit nettement plus que les lieux de culte construits par l'Etat, au nombre de 29. En 2018, l’Etat prévoit d’offrir aux mécènes 14 lots de terrain prélevés sur les domaines des waqfs et le foncier d'Al Omrane pour la même fin. En attendant, il y a deux semaines à Agadir, des citoyens du quartier Haut Anza (l’un des plus peuplés de la ville, avec 40 000 habitants) ont lancé une pétition pour s’opposer à la construction d’une nouvelle mosquée, nommée Youssef Ibn Tachfine et financée par une association de mécènes pour un budget de 35 millions de dirhams. L’argument des habitants: “La construction d'une immense mosquée au coût exorbitant n'est pas une priorité pour un quartier qui manque de tout”. Le débat est lancé.

Une maison au paradis

Il est aberrant de voir l'Etat permettre la construction de 200 mosquées en 2018 et seulement une seule et unique université”, nous déclare Mohamed Réda Taoujni, le militant associatif à l’origine de la pétition du Haut Anza. Celle-ci a d’ailleurs trouvé écho auprès de théologiens de la région et de célèbres figures du mouvement islamiste, comme Abdelouahab Rafiki (Abou Hafs), qui l’a même signée. “Je suis pour la spiritualité, mais le débat mérite d'être posé. Pourquoi nos mécènes font-ils une fixation sur les mosquées? Je pense que cela relève plus de l'idéologie au mauvais sens du terme que d'autre chose. Il ne faut plus que le mécénat soit déconnecté des réalités du pays”, commente Omar Balafrej, député de la Fédération de la gauche démocratique (FGD). Le jeune élu appelle à arrêter de “faire prier le peuple au lieu de l'éduquer” et à privilégier un “autre rôle social”: des écoles, des bibliothèques, voire des garderies là où il n'y en a pas. Autrement dit, partout où ce genre de structures est inexistant.

Le chercheur Bilal Talidi, membre du PJD et du MUR, qui a conduit plusieurs travaux sur la pratique religieuse au Maroc, dit à peu près la même chose. “Il faut recadrer l'action des bienfaiteurs et mener auprès d'eux un vrai travail de sensibilisation pour leur expliquer que bien faire, ça ne veut pas forcément dire construire une mosquée. On peut faire une bonne action en prenant soin des SDF, des orphelins ou des démunis qui n'ont pas de logement décent”, affirme-t-il. Le chercheur va plus loin en expliquant que, pendant des décennies, il y a eu décalage entre la carte religieuse et la carte urbanistique, dans le sens où de grands quartiers manquent de lieux de culte au moment où de petites agglomérations en ont trop. “A mon avis, l'Etat doit accorder plus d'importance aux petites mosquées”, conclut le chercheur. Même son de cloche du côté de Mohamed Réda Taoujni, qui prend pour exemple la construction de la mosquée Al Houda, à Agadir : un budget de 50 millions de dirhams pour un projet à l’arrêt depuis cinq ans, faute de financements complémentaires.

Proche de Dieu et de la mosquée

Certaines personnes sont pourtant outrées de voir que cette pétition résonne au Maroc, huitième pays au monde par le nombre de lieux de culte (voir infographie). “C'est de la pure dictature. Personne ne peut confisquer le droit aux Marocains de construire des mosquées. Quelqu'un interdit-il aux autres d'ériger des clubs ou des cafés ?”, s'insurge Mustapha Benhamza, président du conseil local des oulémas d'Oujda. “Qu'ils (les détracteurs de la mosquée d'Anza, ndlr) prennent d'autres initiatives et nous serons là pour les épauler”, ajoute celui qui préside en même temps la commission scientifique de l'Instance de l'Iftae, relevant du Conseil supérieur des oulémas.

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Pour le célèbre alem, il est du droit de chaque Marocain d’aller à la mosquée cinq fois par jour, sans craindre pour sa vie. Et la vie sauve, pour Mustapha Benhamza, c'est une mosquée près de chez soi. Ce dernier explique d’ailleurs que les mosquées ne sont pas uniquement là pour accueillir les prières. “Nous n'avons pas pu venir à bout de l'analphabétisme depuis 1956. Là, avec les cours dispensés dans les mosquées, nous sommes sur le bon chemin”, affirme-t-il. Quant aux mécènes qui sont derrière la mosquée du Haut Anza à Agadir, ils estiment que ce quartier a besoin de plusieurs mosquées. “La mosquée la plus proche est à 1500 mètres et la deuxième à trois kilomètres. Et pour aller prier à Agadir, il faut parcourir 14 kilomètres”, nous déclare Abdelhadi Anaya, vice-président de l'association des bienfaiteurs derrière le projet de la mosquée Youssef Ibn Tachfine.

Le licite et l'illicite

Omar Balafrej porte le débat vers d'autres rives, faisant le lien entre financement des lieux de culte et idéologie. “Les mouhcinine ont toujours eu une fonction historique au Maroc: profiter de l'argent provenant des pays du Golfe pour diffuser l'idéologie wahhabite”, accuse le député de la FGD, qui parle de “bienfaisance idéologique”. Il évoque également l'usage de l'argent mal acquis pour construire des mosquées. “Dans la majorité des cas, les mécènes qui construisent des mosquées ne sont pas ou n'ont pas toujours été des gens honnêtes”, assène-t-il.

Une source au nord du Maroc enfonce le clou. “Plusieurs mosquées dans le Rif ont été construites par des trafiquants de drogue notoires”, affirme notre interlocuteur, sans avancer de noms. Mais au-delà de la moralité des uns et des autres, le risque d'arnaque demeure. “Les mécènes, les vrais, aiment donner sans que cela ne se sache. Quand je remets à une association de mécènes la somme d'un million de dirhams, qui me garantit que la moitié de ce montant ne sera pas détournée?”, s'interroge Mohamed Réda Taoujni. “Il faut se pencher sérieusement sur le volet business et l'aspect Kissaria (galerie marchande, ndlr)”, renchérit Omar Balafrej, qui s'interroge sur l'usage fait des recettes que rapportent les dépendances de chaque grande mosquée : généralement un hammam, un four public et des commerces. Le député de la FGD appelle carrément à la redéfinition du cahier des charges liant l'Etat aux bienfaiteurs.

L'armée d'Ahmed Toufiq

Combien de Marocains fréquentent les mosquées ? Aucune statistique officielle n'est disponible. “On sait seulement que la plus grande affluence a lieu les vendredis et pendant le ramadan lors des Tarawih”, avance Bilal Talidi. Mais si on ne maîtrise pas le nombre de croyants qui se rendent régulièrement dans les mosquées, on a en revanche une idée du nombre de ceux que les lieux de culte font vivre (même partiellement, certains d’entre eux exerçant parallèlement d'autres métiers).

Le ministère d'Ahmed Toufiq emploie plus de 67 000 préposés religieux

Le ministère d'Ahmed Toufiq emploie plus de 67 000 préposés religieux

Ainsi, selon les statistiques officielles, le ministère des Habous et des Affaires islamiques emploie plus de 67 000 préposés religieux (imams, muezzins et personnel chargé de l'entretien des mosquées). Les indemnités servies à ces derniers se chiffrent, en 2017 toujours, à plus d'un milliard de dirhams, et 200 millions de dirhams pour leur assurer, ainsi qu’à leurs proches, une couverture médicale. Au total, le nombre d’assurés par le département d'Ahmed Toufiq atteint plus de 245 000 personnes, sans oublier d’autres avantages dont bénéficient les préposés religieux : primes des fêtes religieuses, aides pour ceux qui veulent se marier…

 

 

 

 

 

 

Oujda. vice-championne du monde musulman

La capitale de l'Oriental pointe à la deuxième place mondiale, après Istanbul, en matière de nombre de mosquées. Selon la délégation régionale du ministère des Habous et des affaires islamiques, Oujda compte près de 400 mosquées, et la plupart de ces lieux de culte sont des “masjid jamiî”, autrement dit des mosquées abritant les prières du vendredi et les prêches qui vont avec. “Cela découle du sentiment religieux fortement ancré chez les Marocains de cette région”, commente le chercheur Bilal Talidi. Et derrière ce “sacre”, il y a la touche de Mustapha Benhamza, président du Conseil local des oulémas, qui a beaucoup œuvré pour faciliter la tâche aux bienfaiteurs, surtout en ce qui concerne la mobilisation du foncier et la facilitation des procédures. Ceux qui se rendent à Oujda auront remarqué la forte affluence que connaissent les mosquées, dont la plus ancienne, La grande mosquée, ou Tel Sqafi pour les Oujdis, érigée il y a deux siècles. La dernière grande mosquée en date s'appelle Mosquée Mohammed VI et a été inaugurée par le roi en 2012. D'une superficie de 12 000 m2, elle peut accueillir 3000 fidèles.

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