Maroc

Reportage: A Sidi Ali Ben Hamdouch, "le pèlerinage homosexuel" entre mythes et réalité

Reportage: A Sidi Ali Ben Hamdouch, "le pèlerinage homosexuel" entre mythes et réalité
décembre 05
12:01 2017
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Dans l’inconscient collectif, le moussem Sidi Ali Ben Hamdouch est associé aux homosexuels et aux rituels païens. Qu'en est-il réellement?

Nous sommes dans le pré-Rif. Région semi-montagneuse sur les hauteurs de Zerhoun, près de Meknès. C’est ici que s’érige la zaouïa de Sidi Ali Ben Hamdouch, dans la commune de Mghrassyine.

Les locaux ont en fait un sanctuaire qui bouillonne au lendemain de chaque commémoration du Mawlid : veillées soufies, psalmodies, sacrifices de volailles, de moutons et de vaches et autres chants folkloriques assurés par les troupes "H’madcha", gardiens du temple…

Ainsi va la vie dans cette petite bourgade dont la population est multipliée par six durant les 7 jours du Moussem, dont le début coïncidait cette année avec le 1er décembre.

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Crédit: Ahmed Mediany/Telquel arabi

Arrivés de différentes localités, des pèlerins occupent nuit et jour le mausolée du "Saint", quémandant sa légendaire bénédiction. À un jet de pierre de l’endroit, se trouve la fausse de "Mmima Aicha", à côté d'une source d'eau. Un creuset réputé protecteur pour les homosexuels.

Ils y allument des cierges sur une muraille noircie de brûlures, l’aspergent d'eau de rose, et y apportent des paniers de palmiers nains remplis de lait, henné, encens et pain. Toute une procession improvisée par ces pèlerins qui, poudrant leurs visages en blanc, introduisent leurs offrandes (H’diya) rappelant les traditionnelles cérémonies de noces.

Tatouages protecteurs

Plusieurs de ces pèlerins trouvent refuge dans ce point d’eau à quelques encablures de la zaouïa. S’ils manifestent leur attachement à Sidi Ali Ben Hamdouch, les homosexuels présents sur place déclarent vouer un amour mystique à "Mmima Aicha", la "Sainte mère", qui symbolise  "un havre de paix et de quiétude".

Des jeunes attendent leur tour pour se faire tatouer au henné. Des citadins de différents âges et classes sociales. "Ici, personne ne nous persécute", nous lâche l’un d’eux. "Ils sont à la quête d’une mère spirituelle. La plupart d’entre eux sont orphelins ou se sont fait maltraiter à cause de leur orientation sexuelle. Lalla Aicha leur apporte toute l’affection dont ils manquent", témoigne Malika la tatoueuse, qui vient d’Agadir.

Après s’être assurée qu’elle n’est pas filmée, cette quadragénaire déclare être diplômée en sociologie, mais avoue sa fascination pour les "sciences paranormales" dans lesquelles elle s'est investie corps et âme.

Dans l'amas de roches supposé abriter la sépulture de " Mmima Aicha ", cette femme est convaincue d’"accomplir une mission". Laquelle ? "Les homosexuels venant vers moi cherchent un tatouage distinct de ce que font mes concurrentes", confie l’intéressée avant d’exhiber ses jambes, parsemées de petits points tatoués. " Je leur tatoue des signes similaires, ce qui leur permet d’entrer en communion avec la Sainte mère, trouvant ainsi leur salut", poursuit-elle.

Victimes de la Toile

Dans l’une des processions se dirigeant vers le sanctuaire objet de toutes les convoitises, un jeune homme travesti se distingue parmi la foule endiablée sur un fond de musique Aïsawa. Nous l'interrogeons une fois son état de transe passé. "Toutes mes angoisses disparaissent dès que je franchis cet endroit sacré", témoigne-t-il.

Refusant de décliner son identité, ce R’bati affirme être imprégné par l’ambiance du Moussem qu’il visite au lendemain de chaque fête du Mawlid depuis 6 ans. Ici, ses habits et son attitude efféminée ne choquent personne.

Cet habitué explique que l’accès au Moussem est devenu de plus en plus restreint. Ce serait à cause de vidéos qui montrent le déroulé des festivités, poussant les habitants à s’opposer au nombre de plus en plus croissant d'homosexuels qui viennent prendre la baraka de Mmima Aïcha. "Maudits soient les réseaux sociaux. Ils jettent sur nous la honte alors que nos rites ne dérangent personne", nous lance le jeune travesti.

Ahmed Hamdouchi, 70 ans, un des chorfas descendant du marabout Sidi Ali Ben Hamdouch, explique que "ça a atteint une telle ampleur qu’on assiste à la venue d’homosexuels d’Europe. Tout cela porte préjudice à la renommée de notre mausolée", estime-t-il, ajoutant que "les organisateurs du Moussem ont interpellé les autorités locales pour endiguer ce fléau".

Barrages anti-homosexuels?

Désormais, le trajet délabré de 15 kilomètres menant à la bourgade est surveillé par 6 postes mobiles de gendarmerie. "Cela fait trois ans qu’ils scrutent au moment des festivités les véhicules entrant au village", rapporte Ahmed Hamdouchi. Le septuagénaire précise que toute personne "soupçonnée" d'être homosexuelle est aussitôt sommée de rebrousser chemin.

Au vu de la loi, l’homosexualité est en effet un délit passible d’une peine de 6 mois à trois ans de prison. Mais quid de la liberté de circulation ? L’un des gendarmes interrogés répond: "Nous avons comme ordre de fluidifier le trafic  et de veiller à la sécurité des citoyens, quelle que soit leur couleur, religion ou façon d’être".

D'après Ahmed Hamdouchi, face à ces restrictions, les homosexuels se rendent au Moussem en empruntant des itinéraires secondaires, loin de la route principale. Le porte-parole des chorfas, Rachid Hamdouchi déplore, quant à lui, le fait que le Moussem soit associé par l’opinion publique, à des "scènes de sorcellerie et de débauche". Il  rappelle que les Chorfas ne sont responsables que de ce qui se passe à l’intérieur du sanctuaire de Sidi Ali Ben Hamdouch.

(Par Ahmed Mediany/ Editing: Jassim Ahdani)

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