Maroc

Reportage : La route du sel

Une centaine de mineurs se hasardent régulièrement au fond des grottes. Photo : Achraf Chakiri
Reportage : La route du sel
août 28
10:32 2017
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Sur les hauteurs du Haut Atlas, Aït Daoud abrite des mines de sel exploitées d’une manière ancestrale. Voyage au cœur d’une bourgade qui semble oubliée par le temps.

Vieilles maisons en pisé disséminées ça et là au milieu des montagnes, ambiance minérale, état de pauvreté apparente… un air de Far-West plane sur Aït Daoud, douar du Haut Atlas central, perché à quelque 2000 mètres. Dans ce hameau de la province de Tinghir, où tout semble figé, quelque 1500 âmes subsistent pourtant, essentiellement d’une agriculture vivrière rudimentaire et d’un élevage qui souffrent d’ores et déjà de la sécheresse. Une bourgade du “Maroc inutile” parmi d’autres ? Presque, à cela près que les montagnes d’Aït Daoud recèlent d’intarissables mines de sel gemme, où aucune société commerciale ne s’est encore aventurée. Peut-être parce que le site n’est relié au réseau routier que depuis 2013. Exploitées de façon archaïque depuis la fin du 18e siècle, les grottes à flanc de montagne et d’accès dangereux sont la chasse gardée d’Aït Daoud et de deux villages voisins : Aït Lahcen et Toumliline. Aujourd’hui encore, une centaine d’habitants s’y hasardent ré- gulièrement, parfois au péril de leur vie.

La marche du sel

Il est 13 heures lorsque, par une route rocailleuse taillée entre des monticules, nous arrivons aux mines, à 7 kilomètres d’Aït Daoud. Sous un soleil de plomb, Moha, la soixantaine bien sonnée, est déjà à l’œuvre. “Je suis là depuis 6 heures du matin”, nous lance-t-il la sueur au front, avant de donner le coup de pioche fatal à une plaque qui semblait lui résister. Au fond d’une grotte de plusieurs mètres de profondeur, l’homme frappe encore et encore, emplissant au fur et à mesure des sacs qu’il remonte à la surface sur son dos courbé, usé par une vingtaine d’années de ce dur labeur. Sans chaussures, Bassou, la cinquantaine, suit ses traces, avec sa charge de sel lui aussi. “On est toujours pieds nus pour éviter de glisser”, précise le compagnon de Moha. À la surface, deux bêtes de somme – un âne et un mulet – les attendent pour transporter leur butin : un peu plus de cent kilos chacun. “Là, ce qu’ils ont, c’est du sel rouge, destiné surtout au bétail. Donc, ça ne se vend pas très cher”, explique notre guide Brahim. “C’est 30 centimes le kilogramme, alors que le sel blanc se vend, lui, à plus de 50 centimes, voire un dirham en fonction du marché et de la qualité.” C’est que, contrairement à d’autres mines de l’Atlas où le sel est manufacturé avant d’être proposé sur le marché, le sel d’Aït Daoud, après un passage au moulin, est commercialisé à l’état pur. Sur une montagne voisine, éventrée à la pioche pendant des siècles, Mohamed, silhouette frêle, la cinquantaine lui aussi, s’acharne sur une plaque d’un blanc immaculé en ahanant. L’homme trace, avec la dextérité d’un tailleur de pierres, de petites lignes fines et mesurées et ne prend que peu de pauses. “Malgré leur âge, ils font un travail que très peu de jeunes du village peuvent faire.

Ce n’est pas tant la force que la technique qui compte”, commente Brahim. Le vieux mineur, tassé dans la grotte depuis sept heures du matin, a accumulé près de deux cents kilos de sel. Comme Moha, Bassou et Mohamed, des dizaines d’autres mineurs, accompagnés de leurs bêtes, viennent chaque jour d’Aït Daoud, Aït Lahcen et Toumliline chercher leur gagne-pain. “Ils sont tous âgés. Aucun jeune n’ose aujourd’hui s’y aventurer, c’est pénible et risqué”, explique Saïd Afroukh, un des responsables de l’association Atlas, qui vient en aide à la population du village depuis 1999. Selon notre guide, Brahim, “des accidents arrivent souvent ici : fractures, blessures graves suite à l’effondrement d’une plaque…” Précision : l'hôpital le plus proche se trouve à une soixantaine de kilomètres, à Tinghir. Le risque est en effet bien plus élevé que le profit.

Mine de rien...

Ici, le butin quotidien d’un mineur varie entre 100 et 260 kilogrammes, selon la capacité de son animal. Une fois transportée au village, la marchandise attend l’arrivée de grossistes venus de Tinghir pour s’approvisionner. Les tarifs : entre 0,3 pour le sel rouge et 0,75 dirham. Sans compter le coût du traitement au moulin, 0,2 dirham le kilogramme. Les trois moulins que compte le douar sont aujourd’hui un passage obligé avant que le produit ne soit écoulé sur le marché. “Il y a encore quelques années, les habitants du village pouvaient troquer un camion de sel contre un autre chargé de dattes de Goulmima. Mais comme les prix des dattes ont beaucoup augmenté, le troc a été abandonné”, se souvient Saïd. Ces temps étant révolus, la moindre opé- ration est monnayée, comme le raffinage au moulin dont le coût est intégré au prix. Les tonnes ainsi vendues aux grossistes prennent la direction de Tinghir, Goulmima et Ouarzazate, où le kilogramme est commercialisé à 2 dirhams au détail. Soit une marge de 1,45 dirham. Certains mineurs, refusant de brader leurs efforts, tiennent à distribuer eux-mêmes leur sel au souk hebdomadaire d’Aït Hani, caïdat auquel est rattaché Aït Daoud. En moyenne, le revenu mensuel d’un mineur dépasse à peine mille dirhams. Pas de quoi nourrir une famille.

Démission de l’État?

Coupée du monde, frappée de plein fouet par le chô- mage et l’analphabétisme, la population d’Aït Daoud est livrée à elle-même. Dépourvu des services les plus rudimentaires, le village ne dispose que d’un seul dispensaire non équipé et d’une seule école primaire. Autant de raisons qui poussent les jeunes, désœuvrés et désespérés, à fuir l’indigence pour tenter leur chance à Marrakech, Tanger ou Casablanca. “Que peuvent-ils bien faire, à part l’agriculture, qui ne nourrit même pas les familles, et les mines de sel ?”, s’interroge Saïd, faussement naïf. Contacté par TelQuel, Hssain Oughbi – qui est depuis 2009 le président de la commune d’Aït Hani, dont dépend le village – botte en touche : “C’est à cause du manque des moyens.” Quant à la situation des mineurs de sel, l’élu du parti de la colombe affirme “leur avoir proposé de se regrouper en association, mais ils ne se mettent jamais d’accord.” Une proposition que les villageois disent n’avoir jamais reçue. Toujours estil que, obéissant à des codes ancestraux, la gestion de la mine n’est pas près de se réorganiser. “Il est difficile de renverser une tradition vieille de plusieurs siècles auprès d’une population qui a son mode de travail et ses habitudes”, conclut notre interlocuteur.

Photos Achraf Chakiri

Solidarité.
LES ENFANTS D’AÏT DAOUD

L’association Atlas a vu le jour en 1999 dans le but “d’aider les populations les plus démunies, cellesdont le niveau et les conditions de vie sont particulièrement défavorables”. Son cheval de bataille: la scolarisation des enfants. “Les priorités des habitants sont encore centrées sur leur survie et la scolarisation n’est pas leur préoccupation majeure. Or, on ne peut concevoir de développement durable sans éducation”, peut-on lire sur le site de l’association, dont le siège se trouve à Rabat. Une de ses principales réalisations: le jardin d’enfants,lancé en 2003, qui accueille chaque année pas moins de 50 enfants. 13 ans après sa création, l’association, soutenue par une vingtaine de partenaires publics et privés, se targue d’un taux de pré-scolarisation de “99% des enfants d’Aït Daoud”. Un succès qui n’est pas sans insuffler de l’espoir à Michèle Kasriel, trésorière et cheville ouvrière d’Atlas, et qui n’entend plus faire appel aux aides de l’État. “Cela fait quatre ans qu’on attend la deuxième partie d’une subvention de 270 000 dirhams de la part du ministère de la Solidarité, en vain”, regrette-t-elle.

Marché.
ENTRE GEMME ET MER

L’or blanc” dont regorgent les montagnes d’Ait Daoud a une particularité: il est commercialisé à l’état brut. Ce sel gemme – melha el hayya – n’est pas obtenu par évaporation, une technique utilisée dans d’autres mines de l’Atlas consistant à injecter de l’eau dans des couches de sel. Le “produit” d’Ait Daoud se distingue aussi du sel de mer, à la blancheur plus vive et dont la qualité est inférieure au sel de montagne. Ce qui n’est pas sans inciter certains détaillants à mélanger les deux, histoire de grossir leurs marges. “Seuls les plus avertis savent distinguer le sel de montagne, qui coûte plus cher”, précise Brahim.

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