Culture

Amazigh Kateb: “Si Essaouira est la ville du vent, son festival y souffle la liberté ! ”

© Yassine Toumi/TELQUEL
Amazigh Kateb: “Si Essaouira est la ville du vent, son festival y souffle la liberté ! ”
juin 28
16:12 2017
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Témoin de l’évolution du Festival d’Essaouira depuis son lancement, l’éloquent Amazigh Kateb, vocal du groupe de fusion Gnawa Diffusion, revient sur cette aventure avec poésie et lyrisme.

Vous vous faites de plus en plus rare, qu’est-ce que vous devenez ?

Je suis devenu papa, il y a maintenant plus de 6 ans, ce qui m’apporte beaucoup de bonheur mais demande aussi du temps, de la disponibilité, et une vigilance de tous les instants.Les premières années d’un enfant sont les plus importantes pour la suite; les émotions, les découvertes, la créativité, les références, les rapports sociaux, etc… sont autant d’éléments qu’il faut pour l’aider à comprendre et à décrypter en stimulant son esprit critique. Comment partir sereinement en tournée en sachant ce que les enfants subissent chaque jour en terme d’images et de propos abjectes: de la réflexologie  pavlovienne du consommateur passif ou abruti, aux discours de chapelles, en passant par l’ambiance de guerre qui sévissent à tour de rôle, de manière insidieuse et quasi permanente. Pour faire court, j’ai peur pour mes enfants et pour les vôtres.

L’année dernière vous avez lancé le projet “«Argel de La Havana” en collaboration avec des musiciens cubains. Pourquoi La Havane ?

C’est à l’occasion d’un voyage en 2015 à la Havane, que je me suis imergé dans l’univers de la musique “kongo”, qui est une réplique caribéenne latinisée de la musique Gnaoua. Le Kongo a la particularité d’être chanté en Yoruba et en Bantou (langues ouest africaines), et de se jouer exclusivement avec des percussions et des voix, ce qui laisse énormément de place pour tous les instruments ou arrangements qu’on peut imaginer, ainsi que pour l’écriture, et l’adaptation en arabe dialectal. Bien sur, au delà des aspect purement musicaux, structurels, rythmiques, ou mélodiques, il y a également toute la toile de fond de résistance et d’histoire commune à l’Algérie et à Cuba vis-à-vis de l’Afrique en particulier, et du tiers monde en général.

Si je ressens, à travers ce projet, le besoin de réveiller ces souvenirs que le monde “libre” veut effacer, c’est précisément par ce que Cuba, de part sa taille et sa position géographique, est un exemple de résistance à l’empire US et à sa pollution idéologique, par le savoir, la recherche, et l’éducation.

Cuba est un exemple de verticalité et de dignité pour nos peuples broyés, égarés, noyés dans le féodalisme, le népotisme, le béni ouiouisme, la vassalité, le prosélytisme, le wahhabisme et bien d’autres prismes sans arcs en ciels, suivis de leur cortège de concepts creux, stériles et moyenâgeux. La mosaïque identitaire, ethnique, sociale, religieuse, artistique, et la cohésion historique de cette petite île des caraïbes sont de formidables réponses aux intégrismes de l’est et de l’ouest, plongeant nos quotidiens dans des cloitres mondialisés aux relents fascistes. Un album est en cours de production; sortie prévue début 2018.

Vous faites partie de la famille du Festival Gnaoua, quels sont les souvenirs le plus marquants que vous avez gardés de votre passage ?

Mon souvenir le plus marquant remonte à 1999, lorsque nous sommes venus pour la 1ere fois. Je me rappelle d’une certaine appréhension quant à la perception de notre musique par le public souiri. Ce sentiment mitigé s’est dissipé comme un nuage de matin d’été; pendant qu’on installait le plateau pour la balance, en face de la scène, un vendeur de cassettes a branché son sound system et nous a balancé “ombre elle” à fond. Nous nous croyions en terre inconnue, et d’un seul coup nous nous sommes sentis appartenir aux murs de la ville. C’est ce que j’appelle du piratage audio-thérapeutique ou de la thérapiraterie par audio-chocs.

Qu’est-ce que ce festival a apporté, selon vous, à l’essor de la musique gnaoua ?

Je ne suis pas capable de le quantifier, en revanche, ce festival a trouvé son public. Il contribue à décomplexer la société, et à moderniser l’image qu’elle se fait d’elle même. Si Essaouira est la ville du vent, son festival y souffle la liberté !Ma dernière appréciation est que les esclaves d’hier, défont nos chaines et nos noeuds identitaires d’aujourd’hui, après que nos ancêtres les aient bâillonnés, arrachés à leurs terres et mis en esclavage. C’est un très beau symbole  historique.

Qu’est-ce que ça vous fait de vous produire au 20ème anniversaire du festival Gnaoua ?

C’est un honneur et une grande joie pour nous d’être invités. C’est aussi une très belle occasion de retrouver le public marocain qui nous a manqué, ainsi que toute une famille d’artistes, de techniciens, de producteurs et d’acteurs divers et variés… qui font la vitalité et la singularité de la scène musicale marocaine. Cette année Gnawa Diffusion fêtera également ses 25 ans et 3 jours sur scène le 30 juin 2017. Mogador soufflera nos 45 bougies et les étoiles (avec tout le respect que je dois aux astres) n’en seront pas les seuls témoins (je l’espère).

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