Maroc

Éric Dupond-Moretti: “Éric Laurent a dit que j’étais devenu un sujet de Sa Majesté”

Éric Dupond-Moretti © Yassine Toumi/TELQUEL
Éric Dupond-Moretti: “Éric Laurent  a dit que j’étais  devenu un sujet  de Sa Majesté”
mai 20
10:36 2017
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Il témoigne sur l’affaire Éric Laurent-Catherine Graciet, le cas Saad Lamjarred et ses relations  avec le Maroc. Une interview sans langue de bois.

Il se tient debout dans le hall du Sofitel de Rabat, ponctuel au rendez-vous qu’il nous a fixé à huit heures du matin. “Ce n’était pas trop tôt pour vous ?”, demande-t-il. Si un peu, mais quand on est le demandeur, on tient compte du planning surchargé d’un avocat n’ayant pas de temps à perdre. Il est sur les routes françaises, entre deux tribunaux de province, et plusieurs aéroports internationaux, pour rencontrer un client en République dominicaine, avant de faire un saut au Maroc pour défendre un client franco-algérien dans une affaire d’extradition. Surchargé de dossiers, défend-il tous ses clients correctement ? “Non mais, attendez (expression qui revient souvent dans sa bouche pour vous recadrer), je me suis entouré d’une équipe de gens compétents et à qui je demande beaucoup. C’est tout le contraire si je ne déléguais pas, je ferais les choses moins bien tout seul”.

Mohammed VI vous a-t-il contacté directement pour vous demander de défendre Saad Lamjarred ?

Non. Je n’ai pas eu de contact direct avec Sa Majesté. J’ai rencontré les parents de Saad Lamjarred . Pour le reste, c’est le secret professionnel.

Eric Dupond-Moretti Quelle est la version du chanteur et celle de sa présumée victime ?

C’est une jeune femme qui, après une soirée entre amis, accepte librement de le suivre à cinq heures du matin dans sa chambre d’hôtel. Ils sont d’accord sur tout ce qui s’est passé jusqu’à un moment. Ensuite, les versions divergent. Elle dit qu’il a été violent. Lui affirme que c’est elle qui a soudainement refusé tout contact alors qu’il y en avait eu précédemment, avant de devenir agressive avec lui. Au point où elle lui a attrapé le visage et qu’il a répondu. Un certain nombre d’examens ont été effectués qui sont favorables à Saad Lamjarred et dont on reparlera le moment venu.

Sur les réseaux sociaux, ses fans l’ont innocenté tandis que d’autres personnes l’ont déclaré coupable avant même qu’il ne soit jugé. Ça a dû vous interpeller sachant que vous êtes à cheval sur la présomption d’innocence.

Je ne veux pas entrer dans le détail, mais ni vous ni moi n’y étions, ni les fans qui le défendent, ni ceux qui l’accablent. Il y a ce principe qui s’appelle la présomption d’innocence et que l’on doit impérativement respecter. Or, aujourd’hui, un présumé innocent devient un présumé coupable. L’instruction n’est pas terminée, on ne peut pas la faire sur la place publique. Il n’est pas possible de brûler un homme sur le bûcher médiatique sans avoir entendu ses arguments et son avocat. Ceux qui parlent ne savent rien de ce dossier. Pour ma part, je suis resté discret car un procès ne se fait pas dans les médias. S’il doit y avoir procès, il se fera dans l’enceinte d’un tribunal et nous verrons à ce moment-là ce que dira la justice.

Vous étiez en colère contre ses fans le jour de sa dernière audition pour sa libération car ils prenaient des selfies avec lui. Vous le conseillez sur la manière de gérer ces moments ?

Je ne lui avais préalablement donné aucun conseil de ce type. Il n’y a pas eu de débordement médiatique de ses fans ce jour-là, mais j’ai mis un terme à leurs manifestations car ce moment était extrêmement important. Il s’agissait d’une audience où on allait statuer sur sa liberté et ce n’est pas rien la liberté d’un homme. Or, on s’est retrouvés avec une dizaine de fans un peu excités l’entourant alors que nous étions dans un palais de justice et non pas au Festival de Cannes. En termes d’image, j’ai jugé qu’il était inopportun pour ses fans de se comporter ainsi, compte tenu du fait, notamment, que les juges auraient pu penser qu’on ne les respectait pas. J’en profite puisque l’occasion m’en est donné pour dire aux fans de Saad que tout ce qui est interférence dans ce dossier, tentatives de rentrer en contact avec les plaignantes, déclarations enflammées dans les médias, n’est pas très utile à sa défense. Les choses doivent se dérouler dans la sérénité et la tranquillité. Il ne faut pas laisser penser que des pressions sont exercées et surtout que ces pressions sont exercées par Saad.

À peine sorti de prison, Saad Lamjarred a fêté sa liberté retrouvée en tournant un clip où on le voit triomphant. Là, c’est lui avec toute une mise en scène qui en a trop fait et pas ses fans…

J’ai trouvé cela inopportun, mais je comprends qu’il soit heureux de retrouver sa liberté, car il a été incarcéré dans des conditions difficiles. Cela a été une épreuve pour lui, dont il n’est pas encore psychologiquement sorti. J’ai vu la vidéo, il est excessif de parler de mise en scène. Il a voulu exprimer sa joie d’être libre et n’a peut-être pas pensé à la façon dont allait être perçue cette manifestation de joie. À tout péché miséricorde.

Comment luttez-vous contre les rumeurs et les fausses informations qui circulaient et circulent encore sur les réseaux sociaux à propos de l’affaire Saad Lamjarred ? Notamment la plainte d’une Américaine qui l’a accusé de viol il y a quelques années, plainte qui aurait été réactivée.

Cette plainte déposée aux États-Unis a été retirée par la plaignante elle-même. On ne peut même plus l’évoquer là-bas sans être poursuivi, on serait coupable d’une infraction selon le droit américain, car il n’y a plus de partie poursuivante ni de procédure. Tout ça pour vous dire qu’on ne peut pas lutter contre la rumeur. Même pas dans un village, alors, vous imaginez sur les réseaux sociaux ! Jacques Brel disait que la rumeur est le premier apéritif de France, je crois que c’est aussi le premier apéritif du Maroc. Je prépare un dictionnaire et à la lettre “r” j’ai choisi “réseaux sociaux”, car c’est un déversoir et une poubelle où cette fameuse rumeur est inarrêtable. Il faut se méfier d’Internet car, en plus de la rumeur, il y aussi les silences colportés, du genre : “Joint, l’avocat de Saad Lamjarred n’a pas cru devoir répondre à nos appels” (rire).

Mohammed VI vous a-t-il contacté personnellement pour que vous le défendiez dans l’affaire de chantage d’Éric Laurent et Catherine Graciet ? Et qui fait le suivi pour lui ?

Vous voulez tout savoir, vous. J’ai été contacté par le Palais. Pour le suivi, j’ai forcément un interlocuteur auquel je rends compte.

On ne saura pas qui vous a contacté ni à qui vous rendez compte au Palais ?

Non.

La Cour d’appel de Reims a validé les enregistrements de Hicham Naciri dans l’affaire Éric Laurent et Catherine Graciet après que la Cour de cassation les a jugés irréguliers. Comment jugez-vous la décision de la Cour de cassation qui les a invalidés ?

Cette décision était stupéfiante. La Cour de cassation a justifié sa décision en expliquant que la police française, en se mêlant au stratagème, avait violé les droits d’Éric Laurent et Catherine Graciet. Ben moi, si demain je suis victime d’une tentative de chantage, je préfère avoir affaire à des policiers, un procureur et deux juges d’instruction plutôt qu’à une équipe de barbouzes. Je trouve cette décision d’autant plus incroyable que la Cour de cassation avait validé les captations de conversations effectuées par un majordome dans l’affaire Bettencourt. Peut-être aurait-on dû faire appel à un majordome et non pas à la police. Cela dit, quand bien même la Cour d’appel de Reims aurait confirmé la décision de la Cour de cassation, cela ne changeait rien. Il reste les aveux d’Éric Laurent et de Catherine Graciet, ainsi que l’argent qu’ils ont reçu et saisi par la police après leur rendez-vous avec Hicham Naciri. Corporatistes, certains journalistes les ont défendus en me reprochant de rappeler ces faits.

Vous leur reprochez quoi plus précisément aux médias ?

Il y a eu des choses curieuses de leur part. Éric Laurent s’est épanché sur une télévision publique, se présentant comme la victime, en face d’une journaliste complaisante et sans aucun contradicteur en face de lui. Il y a eu aussi les attaques personnelles de Catherine Graciet et d’Éric Laurent dans les médias à mon encontre. Ce dernier a dit que j’étais devenu un sujet de Sa Majesté. Cela pourrait être un honneur, mais ce n’est pas une réalité. Éric Laurent a aussi affirmé que j’étais un avocat qui ne respectait rien. Il y a des condamnations qui sont de véritables hommages.

Comment vous répartissez-vous les tâches dans cette affaire de chantage avec l’avocat traditionnel de Mohammed VI, Ralph Boussier?

Ralph est un ami, aussi, notre collaboration se fait de manière naturelle sans que l’on se concerte. C’est aussi naturel que Monsieur Jourdain faisant de la prose. On n’écrit pas une ligne sans s’être concertés.

Au Maroc, il y a un effet de mimétisme de la bourgeoisie concernant Mohammed VI. On collectionne des œuvres d’art parce qu’il le fait ou on porte les mêmes jellabas que lui…

Vous voulez savoir si je porte des jellabas, c’est ça ? (rire)

Non, juste savoir si des Marocains ont fait appel à vous depuis que vous êtes l’avocat du roi dans l’affaire Laurent-Graciet.

Je vais vous faire sourire car il m’est arrivé des choses assez drôles. Un homme en France m’a contacté car j’étais l’avocat de Mohammed VI et qu’il avait acheté une Peugeot au Maroc qui avait des soucis mécaniques. Il voulait que j’introduise une procédure à Rabat à propos de cette voiture pourrie. Cela m’a beaucoup amusé. Dans tous les cas, ce qui me touche beaucoup c’est la sympathie que les Marocains me manifestent dans la rue à Paris, à la gare ou dans un taxi. Ils me disent que je suis un ami du Maroc.

Cette sympathie est-elle due au fait que vous défendiez Mohammed VI ou Saad Lamjarred? Ou les deux mon capitaine ?

Les deux mon capitaine ! Il s’agit en réalité de sympathies bien distinctes. La sympathie manifestée à l’égard du roi est plus empreinte de respect et de profondeur.

Après avoir croisé le fer dans différentes affaires judiciaires avec un autre ténor du barreau, William Bourdon, vous avez été à nouveau opposés lorsqu’il assurait la défense d’Éric Laurent. Vous pensez quoi de votre confrère ?

Je le déteste.

Pourquoi ?

Je ne me reconnais pas dans ce qu’il est et ce qu’il fait. Je n’aime pas les moralisateurs et les Saint-Just. Quand il a eu des mots extrêmement durs car je suis l’avocat de Mohammed VI, je lui ai rappelé que, tout “droit-de-l’hommiste à l’international” comme il aime à se présenter, il a défendu le ministre de l’Intérieur de Kadhafi. Je ne lui sers pas la main, et là je vous en ai beaucoup trop dit.

Auriez-vous défendu Hassan II s’il était passé en procès ?

Pardonnez-moi, mais je regimbe à vous répondre. Votre question est singulière puisque vous inventez un procès imaginaire avec un homme qui n’est plus de ce monde. De façon générale, je n’aime pas les procès mémoriels qui consistent à examiner des situations sans les replacer dans leur contexte historique. Les médias ne s’accordent plus le temps de l’analyse, on est dans l’immédiateté du scoop. On ne peut pas répondre à votre question en deux minutes, il faut donner une vraie réponse en s’accordant le temps et argumenter historiquement et juridiquement. Et d’abord, quel serait le motif d’inculpation ?

Vous n’aimez pas forcément les surnoms dont on vous a affublés, comme “l’ogre”. Vous savez qu’au Maroc les médias vous surnomment “le monstre” ?

Je le savais (rire). Dans le TGV, un Marocain chargé de la sécurité m’a raconté cela. Il m’a montré sur son téléphone des articles de la presse marocaine repris sur les réseaux comme preuves de ses dires. Cela m’a fait marrer car je ne lis pas l’arabe. Il paraît que l’on me surnomme aussi “l’animal” au Maroc.

Un mot sur votre amour pour la chasse aux faucons…

J’ai eu la chance de rencontrer des fauconniers marocains à El Jadida. J’étais avec un ami espagnol aussi passionné que moi des faucons. Il n’y avait plus d’avocat ni rien, juste un même amour, on a parlé de nos oiseaux respectifs avec de vrais fauconniers traditionnels.

 

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