Maroc

Comment Omar Balafrej dépoussière la politique marocaine

Omar Balafrej © Yassine Toumi/TELQUEL
Comment Omar Balafrej dépoussière la politique marocaine
mai 12
18:04 2017
Partager

Depuis son élection en octobre 2016, Omar Balafrej qui a troqué les bureaux du Technopark pour ceux de l’hémicycle s'évertue à donner un coup de jeune à la politique marocaine, tant sur la forme que sur le fond.

"Salam Alaikoum, je m'appelle Omar Balafrej et je suis parlementaire de la Fédération de la gauche démocratique. Bienvenue dans mon podcast où je vous parle de ce que j'ai fait pendant la semaine". S'il n'est pas le premier à choisir les réseaux sociaux pour interagir avec les citoyens, le député de gauche semble être celui qui s'investit le plus passionnément dans cet exercice. Le fondateur du mouvement Clarté, Ambition, Courage (CAC) a mis un point d'honneur à tenir ses électeurs au courant de ses faits et gestes à l’hémicycle.

Lire aussi: Omar Balafrej veut "rendre des comptes" à travers YouTube

Cet ingénieur, diplômé de l'École centrale de Lyon, qui a laissé tomber son poste de directeur du Technopark Casablanca pour se consacrer entièrement à son rôle de député, relate en moins de dix minutes ses actions en tant que parlementaire. Dans ses podcasts, il aborde aussi ses coups de cœur, comme lorsqu'il parle de l’initiative culturelle "Jidar", ou des lectures qu'il recommande.

La chaîne YouTube du député est pour l'heure suivie par quelque 1.600 personnes, et ses vidéos totalisent quelques milliers de vues. Sur Facebook, le député réalise de fortes audiences dépassant parfois la centaine de milliers. Toutefois, la chaîne interpelle par la fraîcheur des thèmes évoqués et le ton adopté, très nouveau pour un politique marocain. Le député tient aussi un blog et une page Facebook. "J'ai conscience du fait que je navigue à contre-courant", nous concède le principal intéressé joint au téléphone ce vendredi.

Omar Balafrej voit loin. Pour lui, l'avenir ce sont les 7 à 8 millions d'électeurs qui ne sont pas inscrits, et qu'il faut convaincre de s'engager en politique avec un travail de longue haleine, et non simplement les 6 millions actuels.

Capture

Pour y arriver, il sait qu'il faut convaincre les électeurs un par un. Un chantier dont on découvre l'étendue à travers ses commentaires notamment, par exemple quand il oriente un jeune médecin qui dénonce des gardes non rémunérées depuis 2011 vers un modèle de questions orales pour pouvoir saisir le ministre sur la question. Omar Balafrej semble aussi être un homme pressé. "Vous avez vu mes propositions d’amendement? Je les ai postées sur Facebook (voir encadré).  Rappelez-moi dans un quart d'heure et on se trouve un moment pour en parler. La journée sera très longue, on risque de rester jusqu'à minuit au parlement", nous explique-t-il. Une envie d'aller vite que l'on ressent dans le ton, et qui nous rappelle son impatience à démarrer le travail parlementaire retardé par la lenteur de la formation du gouvernement.

Lire aussi: Omar Balafrej appelle à élire le président de la chambre des représentants

Une rupture dans le style, mais aussi dans le fond. Les Marocains ont pu le constater cette semaine, lors des débats sur le projet de loi de finances où Balafrej et son collègue FGD Mostafa Chennaoui ont présenté plusieurs initiatives, même si au final aucune n'a été retenue. Si les plus grands partis politiques ont droit à plusieurs heures -représentativité plus importante oblige-, les élus FGD essayent de mettre à profit les 11 minutes qui leur sont accordées pour adresser des messages forts. Balafrej en a fait la démonstration en rappelant l’hémicycle au bon souvenir de Mehdi Ben Barka lors de son intervention le 11 mai.

"J’espère que chacun d’entre vous, en entrant dans cette salle, a vu le portrait du premier président de cette assemblée, celui de Mehdi Ben Barka. La France a décidé de lever l’embargo sur des documents. Je demande à mon tour à l’État marocain de lever le voile sur quelques secrets pour faire la lumière sur cette affaire. Pour que la petite famille du défunt puisse faire son deuil, mais aussi que tous les Marocains se réconcilient avec leur histoire".

Une mise en bouche qui donne le ton de ce qui va suivre et qui sonne comme une critique de fond du modèle économique du Maroc. Tout en reconnaissant la pertinence de grands chantiers lancés par le royaume, le député FGD cloue au pilori le PLF. Pour lui, la loi de finances fait dans la "continuité (...) comme si tout allait bien dans ce pays, comme si tout ce que disent les rapports publiés récemment ne comportent que des mensonges", assène-t-il avant de lancer: "Tous ces rapports, et je dis bien tous, versent dans un seul sens: le modèle économique et social du Maroc est inefficace".

Omar Balafrej en arrive alors à son sujet phare: l'éducation. "Pourquoi les investisseurs y pensent à deux fois avant de franchir le pas? Tout le monde sait quel est le problème. C’est l'éducation. Le Maroc est incapable d’améliorer son classement dans l’Indice de développement humain. [En mathématiques] le Maroc est classé 51e sur 52 pays [sur les compétences de lecture des enfants ] 72e sur 73…", énumère-t-il. "Vous savez tout cela et vous ne mettez pas l’éducation en priorité?". 

Omar Balafrej va même plus loin, remettant en question même les projets royaux, notamment le projet de TGV dont il avait fait son cheval de bataille au CAC. "Ce n’est pas parce que le chef d’État inaugure un projet qu’il faut que l’on mette en pause notre intelligence (...) Le fait de ne pas parler de ces projets est-il dû à la peur ? À une nouvelle conception de la hchouma?", tonne-t-il face à une audience peu habituée à ce genre de sorties.

Est-il allé trop loin ce coup-ci? Fait-il de la provoc'? "Non, je suis très clair là dessus et je n'accepte aucune surenchère sur cela", nous déclare-t-il. "Je respecte toutes les institutions, mais je ne suis pas dans la servilité qui est la pire des choses qui puisse nous arriver, mais je veux être dans le respect et la sincérité", poursuit-il.

Mais Omar Balafrej a-t-il les moyens de ses ambitions et peut-il mettre en pratique ses propositions, alors que son camp ne dispose que de deux parlementaires? "On verra dans cinq ans. Le premier objectif est d'impliquer davantage les gens en politique et je remarque que nous sommes écoutés. Au parlement, les bavardages cessent quand on parle, et c'est plutôt bon signe", nous explique celui qui se sent idéologiquement proche de Benoit Hamon, l'ancien candidat socialiste aux dernières élections présidentielles en France. Omar Balafrej se reconnaît aussi dans le discours de rupture du candidat de la "France insoumise", Jean-Luc Mélenchon. Son petit conseil pour finir est encore et toujours de lire davantage Thomas Piketty, et notamment Le Capital au XXIe siècle.

 

Mesures d'urgence tombées dans les oreilles de sourds

Aucun de ces amendements postés dans le post ci-bas n'est passé, regrette Omar Balafrej qui nous dit que dans les couloirs, nombre de députés y étaient pourtant favorables.

L'idée maîtresse derrière ces propositions est de "trouver les moyens pour un choc positif pour le secteur de l'éducation", comme le résume le député FGD. À court terme, il s'agit d'alimenter le secteur en argent frais sans toucher aux équilibres budgétaires. Pour cela, Balafrej propose que les différents départements mis à part la culture, la solidarité familiale et la liste civile contribuent à hauteur de 4% de leur budget de fonctionnement. Cela devrait dégager un milliard de dirhams.

Il propose également de prélever deux milliards d'une ligne budgétaire consacrée aux catastrophes, et qui "est utilisée tout le temps pour éteindre les incendies sociaux". Cela devrait aboutir à trois milliards qui auraient permis de créer 50.000 postes budgétaires dans l'éducation nationale et 3.500 dans le secteur de la Santé.

Par la suite, le député espérait obtenir 10 milliards de dirhams en revoyant le système de contribution de l’impôt sur la société et une "solidarité nouvelle" à travers un impôt sur la fortune de 0,1% à partir de 5 millions de dirhams. "Ce n'est pas beaucoup, ce sera par exemple une contribution de 10.000 dirhams par an pour 10 millions de dirhams de capital". Il propose aussi de retoucher les tranches de l'IGR en faveur des salariés, tout en imposant un impôt sur les dividendes (voir documents). Une des mesures consiste aussi à exonérer les start-ups d'IGR temporaire sur les salaires reversés aux stagiaires.

Tags
Partager

Lire aussi

Nous suivre

Retrouvez le meilleur de notre communauté

facebook twitter youtube instagram rss