Culture

Driss Chraïbi: Un passé simple toujours présent

Driss Chraibi dans sa maison à Fontenayle-Fleury près de Paris, en 1975. Crédit: Kacem Basfao
Driss Chraïbi: Un passé simple toujours présent
mai 01
15:00 2017
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Dix ans déjà que le grand écrivain a tiré sa révérence. Mais son œuvre, Le Passé simple en tête, est plus que jamais d’actualité. TelQuel lui rend hommage.

En 2004, on s'étonnait du silence fait autour de Driss Chraïbi. On a donc pris notre courage à deux mains et décidé de joindre, la voix étranglée par l’émotion, le grand écrivain pour le rencontrer. C’était un pionnier qui, avec Le Passé simple, Les Boucs mais aussi Succession ouverte a fait entrer de plain-pied la littérature marocaine dans la modernité.

On en oubliait presque l’homme, gagné par l’autorité de ses livres… Or, c’était à l’homme que nous allions avoir affaire. Apprenant qu'on était journalistes et basés près de Rennes, il déclara son amour pour la Bretagne où, à l’île d’Yeu, il a vécu de merveilleuses années. On lui a proposé de le retrouver à Paris, lors d’un de ses éventuels déplacements : “Jamais de la vie. Je déteste Paris !”. Il accepta en revanche de nous recevoir chez lui, à Crest, pour un entretien, content, comme il disait, “d’aider un compatriote”.

Le jour J, il vint nous chercher à la gare de la ville. Un grand gaillard aux épaules larges. Brefs mots échangés dans le taxi qui nous mena chez lui. Son appartement était des plus rudimentaires : à gauche une cuisine simple et une table à manger, à droite une modeste salle de séjour, avec un canapé mangé par l’âge, un fauteuil, un meuble bas, de nombreux papiers –un Monde traînait toujours par là-, des boîtes de médicaments… A côté, un bureau trusté par des feuilles, des manuscrits et par la légendaire machine à écrire Remington, que Chraïbi utilisa jusqu’à son dernier opus, L’Homme qui venait du passé. Un couloir, des chambres pour les enfants... pas d’artifice, pas de confort douillet, encore moins de luxe. Là seulement on a compris à quel point l’écrivain faisait corps avec ses idées.

Réponse de l’intéressé, entre deux bouffées de cigarette, la voix éraillée : “Le grand danger qui guette l’écrivain que je suis, c’est d’être un parvenu, de vivre dans un confort moral et matériel. Qu’ai-je à faire d’avoir telle gloriole ? Je veux garder mon humanité, ma raison, ma variété d’aimer mon prochain : l’étranger”.

A Crest en France, dans sa maison du centre-ville. Crédit: Figures du Maroc/Gérard Rondeau

A Crest en France, dans sa maison du centre-ville. Crédit: Figures du Maroc/Gérard Rondeau

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Passé simple, réactions compliquées

Driss Chraïbi est entré en littérature par effraction. Lorsqu’il atterrit en 1945 dans le Paris de l’après-guerre, c’est le choc et quelques certitudes s’envolent. La rencontre avec l’ “Autre”, son enrichissement, bouleversent ses représentations et perceptions sur la mémoire, le passé, les sociétés française et marocaine, l’Orient, l’Occident… Jusqu’en 1952, il entreprend des études de chimie puis se dirige vers la neuropsychiatrie. Mais il ne s’en satisfait pas. En fait, la chimie est chez Chraïbi un réactif, un révélateur de ce qu’il veut être et ce qu’il refuse de devenir. Esprit universel, curieux et critique, il refuse désormais les compromis boiteux et est à “la quête de soi et d’une humanité perdue”, comme l’écrit le critique Mustapha Harzoune. Pas étonnant donc qu’à deux mois de l’obtention de son doctorat en sciences, il laisse tout tomber, constatant que la science est “la faillite de l’humanité” et qu’ “elle entraîne la perte de toute spiritualité”.

Le père de Driss Chraïbi lui a coupé les vivres en apprenant qu’il a abandonné ses études. “Pour survivre, il a accumulé les petits boulots comme professeur d’arabe pour des particuliers, photographe ou veilleur de nuit”, raconte son ami Kacem Basfao, organisateur du colloque international consacré à Driss Chraïbi et tenu à Casablanca mi-avril. Désargenté, l’ex-doctorant en chimie se décide à écrire. Il est taraudé par un besoin viscéral de faire sauter des verrous intérieurs, de tordre le cou à toutes les croyances hypocrites. “Dès le départ, j’ai voulu désapprendre ce qu’on m’a appris. J’ai cherché à avoir ma propre pensée au niveau social, politique, et même religieux”, confiait-il. Avec Le Passé simple, en 1954, il frappe là où ça fait mal, c’est un roman de révolte contre une société sclérosée, un père despotique... C’est surtout le premier roman où un individu s’affirme en tant que tel, contre le groupe. C’est aussi un livre qui rompt avec la langue d’alors et la réinvente. Rupture majeure donc et véritable bombe jetée à la face d’un Maroc luttant pour l’indépendance.

“Sorti à l’époque du protectorat, Le Passé simple lui a valu d’être attaqué par la droite colonialiste car l’ouvrage était anticolonial. Et après l’indépendance, ce sont les partis nationalistes qui l’on accusé de trahir le Maroc car il critiquait de manière acerbe la tradition”, confie Kacem Basfao. En chef de file de ces attaques, le fondateur du Parti démocratique de l’indépendance (PDI), Mohamed Belhassan Ouazzani, dont le journal Démocratie s’est fendu de deux articles à charge contre Driss Chraïbi. L’une de ces charges, titrée “Driss Chraïbi, assassin de l’espérance”, a été signé par l’écrivain Ahmed Sefrioui. Considéré comme l’un des fondateurs de la littérature maghrébine d’expression française, ce dernier a été aveuglé par ses convictions nationalistes qui l’ont empêché de tenir compte de la valeur littéraire du Passé simple. “Ce livre là, il n’a jamais été interdit, mais il a été vilipendé. On m’a appelé le traître”, confiait Driss Chraïbi à The Middle East Magazine en 1983. “Il a subi une pression émotionnelle. Des nationalistes ont envoyé en France des proches de son père pour le convaincre de renier Le Passé simple”, raconte Kacem Basfao. Ce chantage affectif a poussé l’auteur, durant un temps, à abjurer son livre. Ce sont Abdellatif Laâbi et l’équipe de la revue Souffles (1966-1973) qui le réhabilitent treize ans plus tard.

“Le livre n’a été compris qu’il y a vingt ou trente ans, reconnaissait Driss Chraïbi. Il a été mis sous le boisseau pendant longtemps. On prétend que Le Passé simple est une œuvre autobiographique. Ce qui est faux. S’il l’avait été, comment expliquer sa pérennité, cinquante ans après ? Au niveau de la critique, on s’est attaché sur le contenu. Bien sûr, il y a la révolte contre le père. Mais ce n’est pas le plus important. Il y a la révolte contre la langue, la façon de procéder au niveau du style, inédite (…) La réception douloureuse au Maroc du Passé simple ne m’a pas fait mal. Il faut dire que je suis orgueilleux. Je me fiche des gens. Que sont-ils devenus les censeurs de jadis ? Qu’ont-ils laissé derrière eux ? Ah oui, bien sûr ! el mal, laflous (l’argent), les biens matériels ! C’est tout ? Si j’avais souhaité un tel destin, j’aurais été chimiste, j’aurais donné un autre cours à ma vie et l’affaire aurait été réglée”, nous a-til expliqué. Ironie de l’histoire, c’est ce même Driss Chraïbi qui prend la défense de Abdellatif Laâbi quand ce dernier est jeté en prison en 1972 pour son appartenance au mouvement clandestin d'extrême gauche Ilal Amam.

Dans une tribune parue dans Le Monde, il condamne publiquement l’arrestation de Laâbi ainsi que celle d’Abraham Serfaty : “Je fus bien le seul. Tous ses confrères l’avaient abandonné, tous les auteurs qu’ils avaient contribué à lancer. Je dis : tous. Je pèse mes mots”, raconte-t-il dans Le Monde à côté. Entrée fracassante en littérature et dans la vie : avec Catherine Birckel, sa première femme, il découvre l’amour, la paternité et surtout la musique classique. “A ce moment, je voulais donner un autre cours à ma vie en devenant musicien, je n’y suis jamais parvenu”, constatait-il. Ce n’est pas un hasard s’il attachait un tel soin à la musicalité de ses textes et que des partitions parsèment ses livres. “Ce sont des démangeaisons”, plaisantait-il.

Sa légendaire machine à écrire Remington Crédit: Figures du Maroc/ Gérard Rondeau

Sa légendaire machine à écrire Remington Crédit: Figures du Maroc/ Gérard Rondeau

Innervé par le passé

Autre facette méconnue de Chraïbi : l’homme de radio. Il dirige pendant trente ans les “Dramatiques” à France Culture, se liant d’amitié avec des centaines d’acteurs, comme ceux de la série Théâtre Noir. Il adapte des textes de Wole Soyinka, Mongo Béti, Ezequiel Mphalele mais aussi d’auteurs internationaux comme Hemingway (Le vieil homme et la mer), Norman Mailer (Bivouac sur la lune), Jack London (Martin Eden), d’écrivains maghrébins comme Mouloud Feraoun (Le fils du pauvre)… A la radio, Chraïbi s’efforce de faire découvrir à l’Occident, où il vit, le vrai visage de l’Orient (et du Maroc), qui l’innerve par tous les pores de sa peau. C’est son rêve éveillé, disait-il.

Peu savent qu’il a animé avec André Rousseaux une série de dix épisodes sur un Dialogue Islam-Occident, une autre sur la musique islamique contemporaine (Le Coran, Oum Kalthoum, Mohamed Abdelwahab…), et des portraits de Ghazali, Al Hallaj et Imam Malik, dans “Résonances spirituelles”. Puis vient la saison du désarroi : son mariage se défait. Comme à la mort de son père, son univers s’écroule.

Il part enseigner quelques années au Canada. Il rencontre Sheena Mc Callion, une Ecossaise, qu’il épouse en 1978. Cinq enfants naîtront de cette union : Kirsten, Yassin, Tarik, Mounir et Idir. Le couple vit retiré à l’Ile d’Yeu, de 1978 à 1986, lieu d’inspiration pour la trilogie des Aït Yafelman (Une enquête au pays, La Mère du Printemps et Naissance à l’Aube). Une vie heureuse pour Chraïbi, chez qui l’exil est devenu identité. Il préfère les petites cités en bord de mer, où son âme est apaisée et paisible, aux grandes villes qu’il fuit. Sa production est constante. “Chraïbi, c’est cinquante ans d’écriture, rappelle l’écrivain algérien Abdelkader Djemaï. Une permanence, une volonté, un plaisir et un réflexe naturel : écrire des livres”. Au total, une vingtaine de livres sont publiés, en solitaire, hors chapelle et en plein doute.

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Entre 1986 et 1988, la tribu s’installe à El Jadida, ville natale de l’auteur. Là, il s’entend à merveille avec les petites gens, prend ses habitudes au Royal Bar où Kacem Basfao le rejoint certains week-ends, autour d’un thé pour accompagner les chfenjs (beignets) achetés par l’écrivain et dont il était friand. “Il n’avait par contre aucun atome crochu avec certains notables comme, par exemple, son banquier, sans parler du monde de l’édition au Maroc”, ajoute Kacem Basfao. Driss Chraïbi n’était pas plus proche de sa parentèle : “J’ai très peu de contacts avec ma famille, nous avouait-il. Ils croient que je possède des châteaux, un compte en banque avec plein de zéros… Je n’ai même pas de voiture. Je ne suis jamais allé chercher la médaille des Arts et des lettres qu’on m’a décernée. J’ai renoncé à tout, à l’héritage, etc.”

Des thèmes toujours d’actualité

Du Passé simple à L’Homme du Livre –magnifique petit ouvrage sur la vie de pâtre du Prophète de l’islam-, ses livres ont abordé des thèmes brûlants d’aujourd’hui, bien avant d’autres : l’immigration, le racisme, l’oppression familiale et religieuse, l’émancipation sexuelle de la femme, les débuts de l’islam… N’épargnant aucune des valeurs du monde traditionnel et pas davantage l’Occident –“l’Occident ne m’a jamais gagné”, clamait il-, le colon, et sa langue qui s’assèche et se meurt… Le génie de Chraïbi : l’avoir fait en des registres et des styles différents. Aucun de ses romans ne ressemble à l’autre : tantôt roman sérieux, tantôt œuvre historique, tantôt polar loufoque... L’un des exemples les plus frappants du côté précurseur de Driss Chraïbi est son ouvrage Les Boucs où il a traité, dès 1956, de l’immigration en France. Pour écrire ce livre, il est en immersion, côtoie les immigrés nord africains d’origine algérienne, vit avec eux, à Paris, découvre des bidonvilles… Il est outré, n’en revient pas de la vie misérable que certains endurent dans le pays dit des Lumières : “Quand j’ai écrit les Boucs, la caméra n’était pas centrée sur les boucs, ce n’est pas le monde occidental qui juge les boucs, les immigrés nord-africains, ce sont eux qui jugent la société. Le regard était inversé. D’ailleurs, si je devais récrire ce livre aujourd’hui, je le ferai avec la même rage. Mais cette fois ci, je n’aurais pas situé les Boucs en France… mais dans les territoires occupés en Palestine. Personne n’y a pensé. Il faut aussi savoir écrire avec des pierres et une kalachnikov, tout en faisant parler l’humour, qui est une forme, une expression de l’humanité”, lâchait-il.

Le bidonville de Nanterre dans la banlieue parisienne, en 1964. Crédit: AFP

Le bidonville de Nanterre dans la banlieue parisienne, en 1964.
Crédit: AFP

A la sortie des Boucs, “tout d’abord, je m’attendais à être expulsé. Et puis j’ai été reçu chez Soustelle ( gouverneur général de l’Algérie, ndlr), chez Mauriac même… J’ai cru que mon livre allait arrêter la guerre d’Algérie. Et puis je me suis aperçu que la guerre continuait”, a-t-il raconté dans The Middle East Magazine en 1983. Chraïbi a aussi traité très tôt du thème de la femme, “dernier colonisé sur terre”. La destinée des peuples et des êtres a traversé son œuvre. “Nous sommes morts depuis des siècles parce que nous sommes veules”, écrivait-il dans Succession ouverte. Avant d’enfoncer le clou dans Vu, Lu, Entendu : “L’ensemble du monde musulman de cette fin de siècle a été hanté par une question : aurons-nous un autre avenir que notre passé ?”. L’interrogation l’habitait surtout quand il se penchait sur le futur des jeunes Marocains : “Les jeunes de chez nous sont coincés. Ils sont à la fois désorientés, désoccidentalisés et déshumanisés. Ils ont un refuge. Refuge qui dépasse le rationnel : c’est l’émotionnel, le Coran, la religion. Comment interpréter cela ? D’une façon ou d’une autre, ils ne sont pas en possession du sens coranique. Souvenez-vous de la phrase célèbre qu’a prononcée le Prophète trois jours avant sa mort : “Sayakoun al islam ghariban kama kana min qabl”, l’islam redeviendra incompris comme il l'avait été. Le Prophète était très lucide”, confessait-il.

Des livres épuisés ont reparu, preuve de la vitalité de l’œuvre. L’Âne et La Foule, ainsi que De tous les horizons, longtemps introuvables, viennent d’être réédités. Peu savent qu’avant sa mort, Driss Chraïbi travaillait sur un dernier livre, Une enquête au Paradis, dont les germes étaient des plus féconds. Malheureusement, il n’aura pas le temps de terminer son manuscrit. Seuls des inédits épars existent, parus pour la première fois, en mars dernier, dans la revue française de poésie Apulée.

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 Libre car sans étiquette

Chraïbi cherchait toujours à surprendre, à apporter quelque chose. Dans Une place au soleil, il écrivait : “Le temps n’est-il pas venu en effet de dérouter, voire de faire dérailler vers d’autres voies cette littérature dite maghrébine dont je suis l’ancêtre en quelque sorte ? Et par voie de conséquence, notre culture française qui risque de devenir un produit d’économie de marché ?”. L’avenir lui a donné raison. D’ailleurs, il ne souhaitait pas être étiqueté –contrairement à d’autres- “écrivain marocain de langue française”. Il était écrivain, c’est tout. Le Maroc constituaitson terreau, sa matrice, son matériau de travail et de vie, à travers l’histoire et la géographie mentales qu’il s’était façonnées. Lorsqu’il y voyageait, dans la région d’Agadir et de Taroudant, il adorait rencontrer des Amazighs, membres d’un peuple vrai et authentique. Il haïssait le toc et le fac-similé. Sa vie durant, il est resté, envers et contre tout – et tous-, fidèle à lui-même, dans un monde qu’il n’aimait plus. Et quand il y venait, comme en 1985, après vingt-cinq ans d’exil, le public le saluait chaleureusement.

Kacem Basfao se rappelle l’avoir reçu, cette année-là “pour une conférence à la faculté de Aïn Chock, à Casablanca. 900 jeunes ont envahi les lieux alors que l’amphithéâtre ne pouvait en contenir que 300. Beaucoup sont restés à l’extérieur. Pour tous, c’était le retour de l’enfant prodige. Driss Chraïbi aimait parler aux nouvelles générations, toujours très affectif, jamais dans une approche intellectualisante”. Quand il s’installe au Maroc entre 1986 et 1988, Driss Chraïbi est déçu. La greffe ne prend pas. L’écrivain coupe à nouveau les ponts avec son pays natal pour s’installer à Crest en France. L’écrivain y est resté jusqu’à son dernier jour, le 1er avril 2007. “Cette époque correspond à la série de l’Inspecteur Ali, mais en filigrane se dessine la trame de L’Homme du Livre, que Driss aura mis dix ans à écrire”, évoque Sheena Chraïbi, gardienne du temple et de tous les combats pour perpétuer la mémoire de l’écrivain. En 1967, il révélait à Abdellatif Laâbi, dans la revue Souffles : “J’ai toujours été animé par quatre passions : le besoin d’amour, la soif de la connaissance lucide et directe, la passion de la liberté, pour moi-même et pour les autres, et enfin la participation à la souffrance d’autrui”. Elle est peut-être là la dynamo chraïbienne. Tout se passe comme si cette œuvre éternelle, qui traverse les générations, poursuivait une quête effrénée de la vérité tapie sous les faux-semblants.

Par Abdeslam Kadiri

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