Maroc

Burqa: une interdiction et des questions

Des femmes en burqa. © DR
Burqa: une interdiction et des questions
janvier 14
13:26 2017
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Plusieurs commerçants ont été notifiés par les autorités locales de l'interdiction de produire et de commercialiser la burqa. Une décision qui n'a fait l'objet d'aucune communication officielle pour l'heure, et qui soulève plusieurs questions.

L’interdiction de fabrication et de vente de la burqa notifiée à plusieurs commerçants fait couler beaucoup d'encre et sortir de leurs gonds les salafistes. Tout commence le 9 janvier avec une note écrite signée par le pacha de Taroudant, et envoyée aux marchands commercialisant ce vêtement. La note les sommait de retirer de leurs étals la burqa dans les 48 heures, sous peine de saisie.

A Casablanca, un caïd (agent d’autorité) a "fait le tour des fabricants de burqas pour les sommer de cesser leur activité" écrivait Le360. Pareil à Salé, où "le pacha de Hay Rahma a convoqué dimanche soir les vendeurs de burqas pour les notifier de la décision d’interdiction de vente", a expliqué un commerçant à Alyaoum24.

La décision des autorités a été abondamment commentée, mais pour l'heure aucune communication officielle ne précise les dessous de cette décision qui suscite bien des questions: à quel vêtement exactement fait référence le terme burqa, puisque l'habit afghan n'est pas utilisé au Maroc? Sur quelles bases légales s'appuie l'interdiction? Comment la nouvelle a-t-elle été accueillie par les salafistes? Qu'en pensent les progressistes?

Qu’est-ce qui est interdit au juste?

Si les notes écrites adressées aux commerçants par les autorités locales indiquent "l’interdiction totale de la production (et de la) commercialisation future" de la burqa, les commerçants et salafistes que nous a pu joindre commencent par nous expliquer que le vêtement désigné par les autorités n’est pas commercialisé au Maroc.

En effet, la burqa est un voile intégral originaire d'Afghanistan. Ce vêtement ample, généralement  bleu ou beige, est doté d'une sur sorte de grille en guise de visière.

La burqa a été imposé en Afghanistan par les talibans dans les années 1990. Elle n'est pas à confondre avec le niqab, qui couvre la totalité du corps à l'exception des yeux. Il est généralement noir et très répandu dans les milieux salafistes.

A gauche, le niqab, à droite une burqa. Crédit: AFP/Montage Telquel.ma

A gauche, le niqab, à droite une burqa. Crédit: AFP/Montage Telquel.ma

Une partie des vendeurs contactés parlent d’interdiction de vente de niqab d’autres évoquent l’interdiction d’un type de niqab dont l’esthétique se rapproche de la burqa. Les avis divergent et les procédés des autorités aussi. "On a appris la nouvelle dimanche comme tout le monde mais on n’a reçu aucune notification écrite des autorités, ni d’explications précises sur l’habit interdit. La burqa n’a jamais été commercialisée chez nous, on ne vend que le niqab et ses dérivés qui existent depuis bien longtemps au Maroc. Ceci dit, nous avons cessé toute activité pour éviter d’avoir des problèmes avec les autorités", nous explique Abdelkader*, vendeur de niqab à Salé. Il ajoute que les commerçants de la ville se posent de nombreuses questions qui restent pour l'heure sans réponse.

A Casablanca, Amine*, également vendeur, affirme que "les autorités se sont déplacées afin de notifier de l’interdiction de fabrication de la burqa et du niqab dont le style se rapproche du voile afghan. Certains agents d’autorité font la différence entre le niqab classique et celui qui se rapproche de la burqa, contrairement à d'autres. Du coup,  ceux qui ne font pas la différence saisissent tout. C’est assez aléatoire comme procédé". Contrairement à Salé, les commerçants casablancais continuent de vendre des niqabs, selon Amine.

Quelles sont les bases légales de cette décision?  

"La burqa n’est pas un produit interdit de commercialisation dans la loi marocaine", explique l’avocat Mohamed Ziane. Pour son confrère Aziz Nouidi, cette mesure "est dénuée de tout fondement légal. Si on veut suivre le raisonnement du ministère de l’Intérieur, il faudrait commencer par interdire le port du voile intégral plutôt que d’interdire sa vente et sa fabrication". Me Mohamed Ziane tranche: "le domaine de la police administrative n’est pas tenu par une procédure ni par des attributions précises. Elle apprécie les circonstances du moment et agit en conséquences de manière illimitée".

Qu’en pensent les milieux islamistes?

L'idéologue salafiste Omar Haddouchi était l’un des premiers a réagir à l’affaire, avec des déclarations pour le moins virulentes. "C’est étrange parce qu’on s'attendait à ce que l’interdiction s’abatte sur les habits de débauche et non pas les habits de chasteté" dénonce le cheikh sur Youtube. "Où est la démocratie et la liberté ? (…) Vous voyez bien les déjeuneurs, les prostituées et les homosexuels (…) Vont-ils aussi interdire la barbe?", s'interroge-t-il.

De son côté cheikh salafiste Hassan Kettani, connu sur Facebook sous le pseudonyme d'Abou Mohamed Hassani, évoque de son côté "deux poids deux mesures". Il regrette ainsi que l'on "permette aux femmes de se vêtir selon la dernière mode européenne et les empêche de s'habiller selon la mode orientale".

Pour Abderrahim Al Ghazali, porte-parole du comité de défense des détenus salafistes, cette décision est "aberrante et inacceptable", car "l’Etat n’a donné aucune explication quand à cette interdiction arbitraire". Il ajoute: "nous n’allons pas tolérer cette situation. La riposte sera mise en place à travers des moyens légaux comme des manifestations".

Mohammed Fizazi, prédicateur repenti, adopte pour sa part une position tempérée. "Est-ce que le ministère de l'Intérieur a interdit le hijab qui est prescrit dans le coran et la sunna? Ou a-t-il interdit la burqa? Cet habit est une manière orientale de se 'hijabiser' courante en Afghanistan ou en Arabie Saoudite. (...) Je suis contre l'importation des cultures qui ne sont pas les nôtres. (...) Il n'y a pas de différences pour moi entre la burqa, le jean déchiré et la mini-jupe" explique-t-il sur sa page Facebook.

Du côté des officiels, Ahmed El Khamlichi, directeur de Dar Al Hadith Al Hassania, préfère rester prudent. "Il n’y a pas de décision officielle pour le moment donc je ne peux rien commenter sans connaitre les dessous de l’affaire" nous indique-t-il.

Qu’en pensent les milieux progressistes  ?

Le philosophe et militant amazigh Ahmed Assid  se réjouit de la décision des autorités. "En tant que défenseur des libertés, je considère que chaque individu est libre de choisir son code vestimentaire", nous explique-t-il. Il estime en revanche que "la burqa ce n’est pas islamique. C’est une invention des wahhabites pour marginaliser la femme. On lui a imposé ce costume, mais on considère que c’est un choix".

Nouzha Sqalli, ancienne ministre de la Famille, salue "une très bonne décision". Elle retient que "notre pays mène une politique sécuritaire contre les attentats terroristes. C’est important de prendre ce type d'action contre l’extrémisme religieux".  L'ancienne ministre et militante féministe note également que "la mesure ne s’est pas attaquée aux femmes, mais aux circuits de vente de cet instrument d’oppression des femmes".

Pour la présidente de l'association démocratique des femmes du Maroc (ADFM), Saïda Idrissi,  "les salafistes ont sauté sur l’occasion  pour parler de restrictions de leurs libertés individuelles. Pourquoi ne s'insurgent-ils pas quand des femmes se font violenter physiquement ou verbalement parce qu'elles portent une mini-jupes ou un bikini ? Ils brandissent les libertés individuelles quand ça les arrange". Elle ajoute que"les autorités n'ont pas interdit le port de la burqa mais on interdit sa commercialisation, ce qui est différent".

Dans une chronique publiée sur le site d'information Le360.ma, l'écrivaine Leila Slimani soutient que la burqa n'est pas un vêtement comme les autres. "Est-elle même un vêtement? Non, car elle a été pensée, produite et imposée à l’origine comme un instrument d’oppression de la femme. On ne peut pas distinguer ce voile intégral des conditions dans lesquelles il a été imaginé et en ce sens on ne peut pas faire semblant de mettre le jean et la burqa sur le même plan", écrit la lauréate 2016 du Prix Goncourt.

Fouad Abdelmoumni, militant au sein de l'AMDH (Association marocaine des droits humains) a un avis nuancé. "Je n’ai pas de position tranchée à l'égard de cette interdiction, mais pour moi ce genre de décision ne doit pas relever du ministère de l’Intérieur qui agit de manière souveraine et sans rendre de compte", nous indique-t-il

Quid de l’argument sécuritaire?

Plusieurs sources médiatiques avancent pour leur part que cette interdiction a été décidée pour "des considérations sécuritaires".  Un argument qui divise. "Si quelqu’un veut cacher une ceinture explosive ou une bombe, il trouvera d’autres moyens de le faire. Il n’y a pas que la burqa…", estime l’avocat Mohamed Ziane. Son confrère Aziz Nouidi abonde dans le même sens. "Ils avancent des considérations sécuritaires mais je pense que ça n’ajoutera que de l'huile sur le feu", prévient ce dernier.

Ahmed Assid est d'un tout autre avis. Selon lui, "cette décision intervient dans un contexte particulier de combat du terrorisme. Cela n’a rien à voir avec la liberté individuelle ou le choix vestimentaire", tranche l'intellectuel amazigh. "C’est pour protéger la stabilité du pays car aujourd’hui, ce genre de costume est une menace. Il cache l’identité de la personne qui le porte. Des hommes peuvent s’y cacher, tout comme des femmes terroristes", poursuit-il.

Salah El Ouadie, ancienne figure de l'Instance équité et réconciliation (IER) acquiesce. "Ces habits sont utilisés pour cacher des identités suspectes qui veulent exécuter des opérations terroristes. Le Maroc est dans le collimateur des terroristes et plusieurs cellules terroristes ont été démantelées récemment. Cette décision est donc une mesure de préventions".

*Les prénoms des vendeurs ont été changés.

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