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Fatym Layachi - Le culte des apparences

Fatym Layachi - Le culte des apparences
décembre 04
10:48 2016
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L'hiver approche, le ciel se couvre, la température baisse. Tu rêves de cocooning et de soirées près d’une cheminée. Tu n’as même pas envie de faire la fête en ce moment. L’être humain est une tortue comme les autres finalement. Tu as envie d’hiberner, tu passes tes week-ends à traîner chez toi en chaussettes, les cheveux en pagaille, et à enchaîner les séries et à scruter les réseaux sociaux. Tu ne fais pas grand-chose. Tu ne ressembles à rien et ça te fait un bien fou. Pour une fois que tu ne te soucies ni de la brillance de ton vernis à ongles ni de l’impeccabilité de ton brushing, tu te sens presque apaisée. Et puis tu sens aussi que tu reprends pied dans la vie, que tu ne fuies pas en avant en noyant tes angoisses. Tu ne ressembles à rien d’autre qu’à toi-même. Tu ne triches pas, c’est tellement rare. Tu te sens connectée au monde qui t’entoure. Tu as un avis sur les scandales et les buzz.

Et ces derniers jours, forcément, tu as été outrée par cette émission de télé qui a donné des conseils de maquillage pour les femmes battues et pleines de bleus. C’est tellement choquant que ça en est presque surréaliste. En gros, c’est un peu comme si on disait : “Votre mari vous bat, n’appelez pas la police, achetez-vous un fond de teint.” C’est tout de même fou ! Ça te choque. Ça te donne envie de hurler et de casser ta télé. Mais à bien y réfléchir, ce n’est pas si surprenant. Ça ressemble tellement à ce qu’il se fait dans le plus beau pays du monde. Maquiller, recouvrir, cacher. Alors, bien sûr que c’est absolument révoltant que ça passe en toute impunité sur une chaîne de télévision nationale. Mais ce qui te révolte encore plus c’est que ce soit symptomatique de cette société dans laquelle tu vis. Ici, on colmate les brèches, on bricole, on met la poussière sous le tapis, et on ne s’attaque surtout pas au fond. Ça prendrait trop de temps et ne serait pas assez remarquable. On embellit les avenues pour les grands jours. On cache les mendiants les jours de visites officielles. On fait semblant d’être surpris à chaque immeuble qui s’écroule. On sourit aux étrangers. On rebouche à la va-vite les routes pleines de trous et tant pis si aux prochaines pluies tout est de nouveau inondé. On maquille pour que tout ait l’air bien.

L’art de la dissimulation est finalement celui que l’on maîtrise le mieux. Ici, tu peux tout faire, mais ne le montre surtout pas et évite d’en parler. Ça salirait l’image en carton du pays. À en croire ces fabricants de cartes postales mensongères, ici, il n’y aurait pas de relations sexuelles hors mariage, pas d’homosexuels, pas d’alcool, pas de torture, pas de prostitution. L’hypocrisie est élevée au rang de dogme. Si la prostitution gangrène les villes, il ne faut surtout pas proposer de solutions ni même débattre sur la question. Non, surtout pas. Mais par contre, il faut interdire un film qui raconte la tristesse des filles de joie. Si quelqu’un de ta famille est au bord de la faillite, il ne faut surtout pas le montrer. Au contraire, il faut s’endetter encore plus et rouler dans une voiture encore plus tape-à-l’œil. Si tu as un cousin gay, il faut vite le marier à la nièce d’une voisine qui a peur de finir vieille fille et qui saura gentiment garder le secret. Nos grands-mères le savaient déjà. Elles parlaient de 3akar 3la khnouna. C’est du rouge à lèvres sur la morve. C’est dégueulasse. Tes compatriotes et toi savez très parfaitement bien comment l’appliquer.

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