Maroc

Histoire : Le palais flottant de Hassan II

Histoire : Le palais flottant de Hassan II
août 21
12:41 2016
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Le roi défunt transbahutait l’intendance du palais à l’intérieur du ferry Le Marrakech pour ses voyages officiels les plus symboliques : en Algérie, en Libye, en Tunisie et en France. Le bateau royal devenait pour l’occasion une arme diplomatique.

Habitué à des traversées routinières entre Tanger et Sète, le Marrakech était régulièrement réquisitionné par Hassan II pour ses visites officielles. Les 160 hommes d’équipage se mettaient entièrement au service du monarque, qui faisait nettoyer le bateau des soutes au ponton et ajouter une épaisse couche de faste dans la déco. Puis Hassan II larguait les amarres

Courant 1989, le souverain arrive en vue du port de Tripoli. Le voyage va s’avérer périlleux pour Hassan II venu commémorer chez Mouammar Kadhafi l’anniversaire de la révolution libyenne. Le Marrakech s’apprête à accoster et le roi, debout sur la passerelle du pont, constate une pagaille incroyable sur les quais. Aucun protocole n’a été mis en place, la sécurité est désorganisée et des jeunes dans la foule portent des mitraillettes en bandoulière. « Nous avions une peur terrible, on pouvait s’attendre à tout vu les relations tumultueuses entre le Maroc et la Libye », se souvient Saïd Ameskane, dirigeant du Mouvement populaire (MP), qui était du voyage.

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Une fois à terre, les gardes du corps du roi sont totalement dépassés par les bains de foule que s’offre le guide de la révolution libyenne. L’un d’entre eux tente de former un cordon humain avec l’une des amazones du colonel. Mais elle lui mord la main jusqu’au sang. « Mouammar Kadhafi avait organisé l’anarchie incroyable qui régnait sur les quais à l’arrivée du Marrakech. Mohamed Mediouri, chargé de la sécurité personnelle de Hassan II, et Driss Basri avaient dégainé leurs pistolets pour riposter au cas où les Libyens se mettraient à tirer sur Hassan II et la délégation marocaine », se souvient le journaliste Talha Jibril, qui a assisté à la scène.

Tout le séjour sera marqué par la crainte de Hassan II de voir le leader de la révolution libyenne profiter de l’occasion pour l’assassiner. Le souverain préfère ainsi éviter de prendre l’ascenseur, une fois arrivé à l’hôtel Mehari, où se déroule une partie des cérémonies d’accueil. Il snobe aussi le repas officiel, pour prévenir le danger d’un attentat, « Il y avait des brèches béantes dans la sécurité au cours du dîner offert aux chefs d’Etat par Kadhafi », abonde Saïd Ameskane.

Sécurité toute

 Lors du défilé militaire, les avions de chasse libyens passent si près du Marrakech qu’ils le font tanguer. Et avec lui la délégation marocaine, qui redoute un geste irraisonné du fantasque colonel. Hassan II assiste au défilé, mais dans sa guerre psychologique contre Kadhafi qui le fait poireauter à chaque cérémonie, il tape ostensiblement la causette avec Omar Bongo, jetant un œil distrait à la parade militaire de l’armée libyenne. Et, par intermittence, il se concerte avec Mohamed Mediouri et Driss Basri, tous inquiets pour la vie de Hassan II, sans défense véritable face à l’armée libyenne paradant sous ses yeux

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Les officiels marocains sont d’autant plus soucieux qu’ils se considèrent en territoire ennemi. Kadhafi a invité beaucoup de chefs d’Etat d’Amérique latine partageant son credo socialiste. Hassan II se retrouve coincé dans des cé- rémonies officielles truffées de dirigeants de gauche, qui ne sont pas ses meilleurs amis. Et, pour ne rien arranger, il se chuchote que le terroriste Carlos, recherché dans le monde entier, est dans les parages. Kadhafi le cacherait. Prudent, le roi snobe la résidence mise à sa disposition par Kadhafi, préférant loger sur le Marrakech durant tout son séjour.

Là, Hassan II a au moins la garantie de dormir sur ses deux oreilles, bien au chaud dans la suite royale qu’il a fait aménager. Il est entouré de ses gardes du corps, dispose d’une clinique tout équipée, tous ses médecins sont à bord et un hélicoptère est posté sur le pont. Des scaphandriers de l’armée assurent la sécurité du bateau 24h/24 quand il est à quai. Qui plus est, avant tout voyage royal, le Marrakech est refait à neuf et équipé de radars et d’appareils de transmission de pointe. Hassan II y a même fait installer la télé par satellite pour suivre les actualités de TVM et 2M. Le responsable des télécommunications est un jeune ingénieur promis à un bel avenir. Il s’agit de Abdeslam Ahizoune, future patron de Maroc Telecom.

Ça phosphore

 En 1991, une nouvelle excursion maritime est organisée pour inaugurer un barrage en Libye. Pendant les dix jours du voyage, l’agenda de Hassan II se réduit à deux rendezvous quotidiens auxquels il ne dé- roge jamais. Aux alentours de 11 heures, il tient invariablement une réunion sur le pont avec ses conseillers et les hommes politiques invités. Le soir, il les reçoit à dîner à sa table pendant deux bonnes heures. Entre deux bouchées, Hassan II raconte des anecdotes, en écoute, blague avec ses convives. Le roi prend des avis aussi…

 

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Lors d’une de ses discussions à bâtons rompus, Hassan II pose une question de droit international à son conseiller juridique Abdelhadi Boutaleb. Le général Aoun vient de signer sa reddition au Liban et s’est placé sous la protection juridique de la France en se réfugiant dans leur ambassade de Beyrouth. On parle de l’extrader dans l’Hexagone. Hassan II veut savoir si tout ceci est légal du point de vue du droit international. Boutaleb répond : « Oui, si le général Aoun a la double nationalité ». Le patron du PPS, Ali Yata, également du voyage, s’immisce dans la conversation en signalant qu’Abraham Serfaty a une ascendance brésilienne. « Comment le savez-vous ? », l’interroge Hassan II. « Je le connais bien, c’est un de mes anciens camarades du parti communiste », répond Ali Yata. Du cas Aoun au cas Serfaty, les méninges cogitent, s’agitent, phosphorent à l’air du grand large, et Eureka ! Hassan II tient enfin la solution au sort de l’opposant politique. Il peut le faire sortir de prison sans être contraint de le maintenir en résidence surveillée au Maroc. Le colis encombrant peut être expulsé du pays sur la base de sa pseudo nationalité brésilienne.

Une caravane pour Kadhafi

Sur le Marrakech, les cabines de première classe sont réservées aux invités de Hassan II. Pendant les deux périples libyens, elles sont occupées par une bonne partie de la classe politique marocaine. Lors de sa visite à Tripoli en 1991, Hassan II veut montrer à Kadhafi l’union nationale autour du Sahara en conviant à bord des dirigeants politiques de toutes tendances : M’hamed Boucetta de l’Istiqlal, Abdelouahed Radi de l’USFP, Maâti Bouabid de l’UC, Ahmed Osman du RNI et Ali Yata du PPS. « Nous inviter était une manière de prouver l’unanimité sur le Sahara, afin de mettre fin au soutien à outrance de la Libye au Polisario », démontre Saïd Ameskane.

Hassan II n’est pas prêt à coucher dans les draps de Kadhafi pour autant. Le Marrakech est un bout du Maroc amarré chez les autres qui lui permet de dormir chez lui tous les soirs. Et de maintenir ainsi une distance avec son hôte. Kadhafi s’en offusque lors de la première visite de Hassan II. Mais le colonel se console avec le cadeau que lui offre le roi : une caravane tout équipée garée dans la soute du Marrakech. « Je vous préviens, elle est américaine », signale, taquin, Hassan II à Kadhafi. Convié à bord par le roi, le colonel sourit à l’allusion. Une fois Kadhafi redescendu à terre, un témoin de la scène interroge Hassan II sur la raison d’un si étrange cadeau. Le souverain répond : « Je ne voudrais pas qu’il meure sous une tente ».

Le roi défunt fait aussi le coup de l’hôtel flottant aux Algériens lors de sa visite officielle en 1989, la première depuis la rupture entre les deux pays en 1976. Ce qui ne manque pas d’intriguer les Algérois : « Une foule impressionnante s’est massée pour voir le Marrakech amarré dans le port d’Alger. Les gens s’interrogeaient sur les merveilles que pouvaient recéler le bateau de Hassan II », se souvient le journaliste Talha Jibril qui a couvert le voyage.

Du côté des officiels algériens, on est plus pragmatique, interprétant le choix de ce moyen de transport comme une impolitesse. C’est pour eux le signe que Hassan II met bien les pieds en Algérie… mais à reculons. Le souvenir de cette escale est resté si vivace chez nos voisins qu’ils se sont beaucoup interrogés avant la visite officielle de Mohammed VI en 2008. Viendrait-il à bord du Marrakech ? Leur rejouerait-il le vieil air du « je viens chez vous, mais je dors chez moi », dixit un quotidien d’Alger ?

« Venez manger ! »

C’est que le Marrakech est un home sweet home pour Hassan II. Une sorte de palais délocalisé. Il y a aménagé un salon d’apparat et une salle à manger afin d’y organiser ses réceptions officielles. Avant chaque voyage, Hassan II refait faire la décoration par des artisans marocains dirigés par l’aménageur en chef de ses palais, André Paccard. Le roi embarque aussi dans ses bagages ses conseillers, des gens du protocole, des serviteurs et ses cuisiniers, profession très utile quand les repas offerts par le pays hôte ne sont pas au goût de la dé- légation marocaine. C’est notamment le cas à Tripoli en 1989. « Le dîner offert par Kadhafi était constitué d’une soupe insipide et d’une sorte de tajine sans saveur », raconte Saïd Ameskane. Sur le pont du Marrakech, le repas du colonel devient le sujet de tous les débats entre hommes politiques, conseillers et médecins du roi, tous restés sur leur faim. Hassan II vient à passer par là et s’interroge sur ces longs palabres. « On lui a expliqué et il nous a rétorqué ‘Aji tâchaou’ », se souvient Saïd Ameskane.

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Jouant à domicile à bord du Marrakech, Hassan II s’offre toute latitude diplomatique. A chaque escale, il y donne des dîners officiels marqués du sceau du protocole makhzénien. Il fait ainsi défiler à sa table les dirigeants arabes lorsqu’il pose les amarres à Alger en 1988. Le Marrakech offre à Hassan II une marge de manœuvre certaine. Ainsi, lors d’un second voyage en Algérie en 1990, il reçoit le chef du FIS, Abassi Madani, au grand dam des dirigeants algériens qui n’apprécient pas de voir Hassan II discuter avec leur principal opposant

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Comme à la maison

 En plus d’écouter son avis sur la situation en Algérie, Hassan II prend l’avis de Madani sur sa position concernant l’affaire du Sahara. Le leader du FIS est moins dogmatique que les dirigeants du FLN, estimant que cette épine dans les relations marocaines est une question artificielle héritée des frontières de la colonisation. Tant de liberté de ton de la part de Madani s’explique par le cadre des entretiens. « Madani m’a expliqué que Hassan II lui a affirmé l’accueillir sur le Marrakech, morceau de terre marocaine, afin que leur dialogue se déroule sans censure et en toute liberté », rapporte Talha Jibril.

Hassan II régale les chefs d’Etat africains en jetant l’ancre à Saint-Nazaire, en 1990, lors du sommet africain de La Baule, en France. Grâce au Marrakech, paré de l’intendance du palais, il concurrence le dîner de bienvenue offert par François Mitterrand, la gastronomie marocaine faisant la nique au menu présidentiel composé de langoustes à la nage aux salicornes des marais. Dans l’esprit du monarque, ce n’est pas qu’une question culinaire. En jouant à l’hôte plutôt qu’à l’invité, il marque son indépendance face aux propos de François Mitterrand qui, dans son discours d’ouverture du sommet, a corrélé l’aide française aux avancées démocratiques. Hassan II ne l’entend pas de cette oreille. Il est présent à La Baule en tant que monarque et non pas en élève à qui l’on peut faire la leçon. Et il tient à le prouver avec faste. Des flancs du Marrakech, habitués aux voitures à porte-bagages des MRE, débarquent deux Mercedes blindées, un cabriolet sport et une Rolls Royce. De quoi parader en république comme un roi…

 

Article publié dans le numéro 575 de TelQuel publié le 14 juin 2013.

NB: Toutes les photos publiées dans cet article sont l'oeuvre du photographe Mohamed Maradji.

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