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Réformer par la honte

Réformer par la honte
avril 11
10:33 2016
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Après le film interdit de projection, les homosexuels lynchés, après la jeune fille violée condamnée à épouser son violeur, le converti poursuivi pour apostasie... depuis quelques années, faits divers et actualité judiciaire s’imposent dans le débat national. Et c’est tant mieux. Mais on peut se demander s’ils ne s’imposent pas à cause de l’écho qu’ils trouvent chez “les autres”. Entendez l’Occident, qui donne une exposition inédite à nos affaires intimes. Dit autrement : l’Occident nous fait honte de notre linge sale. Le Maroc, via ses élites, a de plus en plus honte. Il est peu probable que ces crimes divers et atteintes aux droits aient provoqué autant de remous sans la surexposition médiatique française. Pour tenir son “rang”, le Maroc doit faire le ménage dans son droit.

Les motivations à se changer sont infinies. La honte en est une. Dans Le code d’honneur, comment adviennent les révolutions morales, le philosophe anglo-ghanéen Kwame Appiah Anthony fait du sentiment de honte la principale motivation à des changements de grande ampleur. Ainsi, les Chinois auraient renoncé au bandage des pieds des femmes suite à la désapprobation occidentale. Le regard de l’Occident omnipotent agirait, depuis quelques siècles, comme un puissant facteur de correction des mœurs. La thèse d’Appiah Anthony a été âprement contestée : l’abolition de l’esclavage, la fin des duels, seraient-ils vraiment dus à la perte de prestige qu’induisait leur pratique ? On ne peut cependant que s’interroger : la libération de la femme dans le monde arabe ne fut-elle pas liée, à ses débuts, à la honte des élites (masculines) orientales devant leurs homologues occidentales ? Et le port imposé du costume occidental, le passage obligatoire du turban au tarbouche ? Et en Russie, l’interdiction de la barbe, et au Japon le costume trois-pièces à la place du kimono des samouraïs ? Combien de réformes ne furent pas imposées par des nécessités internes aux sociétés, mais par le regard diplomatique de l’autre occidental ? Un même mécanisme ressort de ces différents modèles : les élites des nations périphériques à l’Occident et souhaitant l’intégrer se réveillent un matin déshonorées par les mœurs de leurs peuples. À côté de réformes rationnellement imposées par le rapport de force et la volonté de mise à niveau militaire ou industrielle, elles procèdent à des réformes somptuaires, “d’honneur”, pour tenir leur rang dans le concert des nations occidentales.

En Russie, au Moyen-Orient, en Chine, combien de lois, combien de normes, combien de pratiques furent-elles ainsi acclimatées, à travers un sentiment qui ne dit pas son nom ? La libération des moujiks en Russie est due à la politique du tsar Alexandre II certes, mais aussi à la torture que ressentaient les duchesses de Saint-Pétersbourg dans les salons parisiens à l’évocation de l’arriération russe. La proximité géographique, linguistique, démographique entre le Maroc et le cœur de l’Occident est aujourd’hui extrême. Les élites marocaines trouveront de plus en plus insupportable que leurs chaînes de télé préférées (françaises), que leurs titres de presse préférés (français), que leurs intellectuels médiatiques préférés (français) s’indignent, à répétition, qui de la longueur des jupes à Inezgane, qui de la situation des homosexuels à Beni Mellal.. Quant à savoir où en sont Inezgane ou Beni Mellal de leur développement…
Aussi, ce comportement, la réforme par la honte, va-t-il s’accélérer. Les voies de l’histoire sont impénétrables.

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