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Immigration. Le drame de trop

Immigration. Le drame de trop
janvier 15
13:10 2014
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Le décès d’un Camerounais à Boukhalef a attisé les dissensions entre Marocains et Subsahariens dans cette banlieue de Tanger. Depuis, le quartier vit sous haute tension.

«On se croirait un peu dans un western ici. Les gens passent leur temps à se toiser, il n’y a pas vraiment de liens entre les habitants », lance d’emblée un étudiant qui habite Boukhalef depuis deux ans. Dans ce quartier périphérique situé à 10 kilomètres du centre de Tanger, l’ambiance est lourde, très lourde. Les rues sont silencieuses. Les Marocains et les Subsahariens ne se mélangent pas. On se jette des regards méfiants, au mieux on s’ignore. Entre les immeubles neufs et les chantiers de construction, la peur de l’autre le dispute au racisme. « La tension a toujours été omniprésente mais le décès de Cédric Bété n’a rien arrangé », commente Mohamed Serifi, représentant de l’UNICEF à Tanger. Le jeune Camerounais a trouvé la mort en tombant du toit d’un immeuble, suite à une descente de police, le 4 décembre. Le lendemain du drame, la communauté subsaharienne a clamé son indignation. « Plusieurs Marocains ont marché avec nous, d’autres en revanche nous ont lancé des pierres et insultés », raconte une résidante camerounaise. Quelques jours plus tard, une centaine de Marocains ont à leur tour investi la rue pour dénoncer l’insécurité, réclamer de l’ordre et se plaindre en filigrane de la présence des Subsahariens.

Délinquants vs hypocrites

Ici, de nombreux Subsahariens attendent une occasion de rejoindre l’Europe. La plupart sont en situation irrégulière, vivent d’emplois informels et font l’objet de toutes sortes de rumeurs. Ils sont tour à tour accusés de vendre de la drogue, des armes ou tout simplement d’afficher ostensiblement leur précarité. Assis à une terrasse de café en train de siroter un noss-noss, Nasser, un habitant du quartier, confesse vouloir vendre son appartement à n’importe quel prix pour déguerpir d’ici : « Je ne suis pas le seul, beaucoup de MRE ont acheté à Boukhalef et, lorsqu’ils rentrent en Europe, les Subsahariens squattent leurs logements, histoire de dormir ailleurs que dans la rue ». Tout le monde a peur de tout le monde. Si les Subsahariens sont des « criminels », les Marocains en revanche sont « des racistes et des hypocrites », selon Hervé, un ressortissant camerounais. Installé depuis plusieurs années dans le quartier, Hervé subit régulièrement les insultes et parfois les attaques physiques. Mais ce qui l’énerve par-dessus tout, ce sont les prix qui augmentent en fonction de la tête du client : « Bizarrement, pour un noir, le kilo de bananes passe de 10 à 12 dirhams et les loyers de 700 à 1500 dirhams ». D’autres sont plus sereins, c’est le cas par exemple de Marie-Michèle, une autre ressortissante du Cameroun, qui affirme s’être fait une place dans le quartier à force de montrer patte blanche à ses voisins.

Rafles à gogo

Englué dans la pauvreté et 
le chômage, Boukhalef subit 
aussi des descentes de police quotidiennes. « Les autorités viennent deux fois par jour de manière aléatoire, tôt le matin, dans l’après-midi ou tard le soir, affirme Fotou, un ami d’Hervé. Les policiers fracassent les portes des appartements et, parfois, ils nous frappent ou volent nos affaires ». Hervé et lui ne comptent plus toutes les fois où ils ont été arrêtés par la police et emmenés loin de Boukhalef, jusqu’à Tétouan ou Kénitra. « Le jour où Cédric a trouvé la mort, d’autres Subsahariens ont été arrêtés et dispatchés le long de la route jusqu’à Kénitra. La plupart d’entre eux sont retournés à pied à Tanger », confie un militant de l’antenne locale de l’AMDH. Une situation qui choque bon nombre de Subsahariens, particulièrement ceux qui ont entendu parler de la campagne de régularisation, suite à la publication du rapport sur l’immigration du Conseil national des droits de l’homme, en septembre. « Aujourd’hui, on aimerait entendre la voix de Mohammed VI. Il a validé les recommandations du CNDH mais on ne voit toujours pas les résultats », estime Marie-Michèle. « Les rafles se sont tassées depuis la mort de Cédric Béné, mais ça ne contribue pas à la cohésion sociale», concède Hervé. Le spectre du jeune Camerounais plane encore sur le quartier et la lumière n’a toujours pas été faite sur les circonstances de son décès. En attendant, son corps n’a toujours pas été restitué à sa famille. « On assiste à un double jeu des autorités qui usent à la fois de la répression et des beaux discours. En réalité, les Marocains sont terrorisés par la police, alors ils préfèrent se ranger à ses côtés et rejeter les Subsahariens », estime Mohamed Serifi. Quitte à nier aux Subsahariens le moindre statut de victimes. Pour l’instant, une enquête a été ouverte, mais elle piétine encore. Les tensions ne sont sûrement pas près de retomber.  

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