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Reportage. Ma vie de prof d’amazigh

Reportage. Ma vie de prof d’amazigh
mars 29
12:25 2013
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Dix ans après l’intégration de l’enseignement de l’amazigh dans les écoles, cette langue, devenue entre-temps officielle, n’arrive toujours pas à devenir une matière à part entière. Zoom sur les conditions de travail des hommes et femmes qui en dispensent l’apprentissage.

Il est 9h15 dans une école primaire de Casablanca. H.J, jeune enseignant de la langue amazighe, n’aura pas le plaisir de demander à ses élèves de première année de rejoindre, deux par deux, leur salle de classe. Ils y sont déjà et viennent de terminer un cours de langue arabe, dispensé par un autre collègue. Il leur suffit juste de sortir leurs “Imawass n’tighri” (affaires scolaires) : un manuel et un cahier d’exercices, pas de quoi encombrer le cartable d’un écolier. Notre jeune enseignant prend son “Angmirs” (craie) et le cours peut commencer. Au menu : l’alphabet amazigh, soit les 33 lettres de tifinagh, et mots de la vie courante, comme les jours de la semaine ou les chiffres jusqu’à dix... “Les élèves, amazighs ou pas, font preuve d’une grande capacité d’apprentissage, et les formes géométriques des lettres de tifinagh les y aident beaucoup”, affirme notre instituteur qui, au bout de 45 minutes, doit céder de nouveau la place à son collègue de langue arabe. Et aller “squatter” la classe d’un autre.

 

Instituteur militant

Notre enseignant est ce qu’on appelle un ISF, “instituteur sans salle fixe”. Il lui arrive même d’avoir des prises de bec avec certains de ses collègues qui estiment que les cours de langue amazighe perturbent leur planning. “Certains refusent même qu’on efface ce qu’ils avaient écrit sur le tableau, et beaucoup jugent que nos cours sont de trop et ne servent à rien”, se désole notre jeune instituteur. Mais il y a pire. Au début de chaque année, H.J doit livrer une bataille pour arriver à arrêter un emploi du temps qui arrange ses collègues des autres matières. “Même au sein du corps enseignant, on nous prend de haut, et certains nous considèrent comme une sorte d’enseignants de seconde zone”, poursuit notre interlocuteur. Quoi qu’il en soit, chaque semaine est un parcours du combattant pour cet enseignant qui assure des cours d’amazigh à trois niveaux, à raison de trois heures réparties en quatre séances hebdomadaires. En plus de tout cela, il faut composer avec l’humeur des responsables, les directeurs d’établissements et les délégués du ministère en premier lieu. Explication : ces responsables peuvent du jour au lendemain demander à un enseignant de langue amazighe de prendre en charge une autre matière pour combler le vide laissé par un collègue malade ou une collègue en congé de maternité. Le cours de langue amazighe passe alors à la trappe. Tout simplement. Et ce n’est pas tout à fait ce dont rêvait notre instituteur quand il a volontairement rejoint la première promotion, formée début 2003 pour donner le coup d’envoi de l’intégration de la langue amazighe dans le système éducatif. “Je me suis porté volontaire à cette formation par amour pour mon métier, mais aussi par militantisme”, explique H.J. Aujourd’hui, malgré les énormes difficultés auxquelles il doit faire face, il dit ne pas être prêt à lâcher prise. Il a le sentiment de participer à la réalisation d’un projet salutaire pour la langue et la culture amazighes, et, au-delà, à la sauvegarde du patrimoine de tout un pays.

 

Des moyens limités

A l’automne 2003, quand le roi a tranché pour l’alphabet tifinagh, le ministère de l’Education nationale a convoqué près d’une centaine d’enseignants à un cycle de formation intensive en langue amazighe. “Cela avait pris 13 jours seulement et la formation portait sur des questions de pédagogie et de méthodologie”, se souvient un enseignant qui avait pris part à cette formation. Ce premier noyau devait aussi fournir, quelque temps plus tard, des formateurs. Mais il fallait bien, dans un premier temps, donner un début de concrétisation à tout le projet. Dans le Souss, on enseignait le tachelhite, tarifite dans le Rif et tamazight dans le Moyen-Atlas. Soit les trois variantes de la langue amazighe. Mais des régions comme Rabat et Casablanca posaient de sérieux problèmes puisqu’on ne pouvait les classer nulle part ! Le problème sera finalement résolu en 2007. L’IRCAM (Institut royal de la culture amazighe) venait de mettre les dernières retouches à la langue amazighe standard (une sorte de fossha) et aux manuels unifiés pour tous les élèves du pays. Aujourd’hui, à Al Hoceïma, Khénifra ou Tiznit, les élèves, de la première à la sixième année, ont droit au même manuel : le fameux “Tifawine a tamazighte” (Bonjour l’amazigh). “A part ce manuel, on fait avec les moyens du bord pour trouver, voire confectionner, du matériel pédagogique”, explique un enseignant. Et, généralement, les résultats sont là. “Il faut près d’un mois aux élèves pour apprendre l’alphabet, près de six mois pour écrire des mots entiers. Au bout de deux ans, un élève assidu est capable de réussir une dictée”, affirme, non sans fierté, H.J. Notre interlocuteur se désole, cependant, d’un autre gâchis et de taille. L’enseignement de la langue amazighe n’étant pas généralisé à toutes les écoles du pays (voire encadré), l’apprentissage pourra être stoppé net à la troisième ou cinquième année.

 

Evalue-moi si tu peux !

L’autre bizarrerie de l’enseignement de la langue amazighe est que, dix ans après son instauration, on n’a pas encore instauré de mécanisme dédié à évaluer le travail des enseignants concernés. “Pour toute la région de Casablanca, on dispose d’un seul inspecteur. Résultat, dans la majorité des cas, on se fait évaluer par des inspecteurs d’autres matières”, affirme un enseignant casablancais. “Il m’est arrivé de devoir assister à plusieurs cours d’arabe d’un collègue pour enfin pouvoir me faire noter par un inspecteur”, s’énerve notre interlocuteur, qui affiche une décennie d’enseignement de la langue amazighe au compteur ! Et cela se complique davantage lors des examens professionnels, étape nécessaire pour l’évolution de carrière des enseignants et le changement d’échelle. Là aussi, nos enseignants doivent faire leurs preuves en tant qu’instits d’arabe ou de français. Car être enseignant d’amazigh ne donne droit à aucune sorte de gratification. C’est surtout une source de tracas incessants. “C’est navrant. Plusieurs collègues ont, en désespoir de cause, préféré revenir aux matières qu’ils enseignaient à l’origine. Ceux qui résistent le font généralement par militantisme”, affirme un instit casablancais. En définitive, le corps enseignant de la langue amazighe est composé de professionnels qui militent dans les ONG. Beaucoup d’entre eux, en parallèle à leur travail, donnent des cours aux adultes et de manière bénévole. “La vérité est que l’attitude des parents d’élèves envers la langue amazighe a beaucoup évolué. Réticents au début, certains demandent désormais eux-mêmes à prendre des cours”, nous confie notre interlocuteur.

 

 

Chiffres. Le compte n’est pas bon

Selon les statistiques les plus récentes du ministère de l’Education nationale, avancées par Mohamed El Ouafa devant les parlementaires, ils sont 5000 enseignants à dispenser des cours de langue amazighe dans les écoles primaires du pays. Ce ministère table, dans un avenir très proche, sur l’enseignement de cette langue pour un million d’élèves, soit 33% au total. Et on est loin, très loin, des projections initiales qui tablaient sur 5% des élèves bénéficiant de ces cours en 2003, 20% en 2004 et la généralisation en 2010. Un récent rapport du Collectif Azetta (plus grand regroupement d’ONG amazighes marocaines) est plus alarmant et contredit les statistiques officielles. Il arrête la moyenne nationale des élèves bénéficiant de ces cours à 5%. Mais il y a plus inquiétant. Depuis 2010, l’enseignement de la langue de Massinissa s’est arrêté au niveau de la sixième année du primaire. “Quand un élève qui a six ans de langue amazighe n’a pas la possibilité de poursuivre son apprentissage, il perd simplement toutes les connaissances acquises. Et c’est un grand gâchis !”, explique un enseignant casablancais. Et tous les concernés s’accordent à dire que tout le système est à mettre à plat.

 

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