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Pédophilie. Le scandale de trop

Pédophilie. Le scandale de trop
octobre 18
23:37 2012
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L’ouverture à Marrakech du procès de Patrick Finet, hôtelier de luxe accusé de pédophilie, suscite l’émoi. L’affaire oscille entre détournement de mineurs, business et  impunité. Eclairage.

Entouré d’un jardin de 2 hectares, le riad est planté à l’extrémité du Taj Palace, un hôtel haut de gamme qui ouvrira ses portes début novembre 2012 à de riches clients internationaux. La petite villa, entourée de bougainvilliers et encadrée par deux divans extérieurs, est agrémentée côté cour par un bassin à nénuphars où s’ébattent grenouilles et tortues, et côté jardin par une piscine où flottent quelques feuilles mortes. C’est dans ce petit paradis, où se croisent paons et poules, que l’ancien directeur d'un hôtel de luxe, Patrick Finet, accueillait des mineurs, selon plusieurs témoins entendus par la justice.

 

Omerta

 “Je l’ai vu bronzer nu sur le divan alors que des garçons de différents âges se baignaient  nus, eux aussi, dans la piscine”, nous raconte Abderrazak, le gardien. “Il avait aussi une ânesse dans le jardin, que montaient certains jeunes qu’il invitait”, confie pour sa part Brahim le jardinier, qui avait interdiction de chasser l’animal du pré carré de Finet.

Selon les premiers éléments de l’enquête, les deux chauffeurs de l’hôtelier de luxe, Anas L. et Brahim K., allaient chercher, devant le Café de La Poste, des mineurs qu’ils embarquaient dans un 4x4 Hyundai blanc aux vitres fumées, à destination du riad de Finet. Ils revenaient souvent lestés de préservatifs et d’alcool qu’il leur avait demandé de ramener avec eux. “Finet s’enfermait ensuite dans sa villa avec les garçons”, raconte le gardien. Après, personne ne sait ce qu’il se passait. Mais ça causait tout de même à tout-va. La villa n’ayant aucun mur d’enceinte pour se protéger des regards extérieurs, très vite, les baignades de Patrick Finet sont devenues un sujet de discussion entre les ouvriers du chantier.

“Tous les employés parlaient de son amour pour les hommes et soupçonnaient qu’il se passait des choses avec les mineurs présents”, confie le gardien. Les salariés de l’hôtel s’interrogeaient aussi sur la discrétion de Patrick Finet, qui demandait à sa femme de ménage de ne pas venir le week-end. “On en parlait entre nous, mais c’était tout. On avait peur pour notre boulot”, raconte le jardinier.

“C’était le moudir (ndlr : directeur), un homme fort contre lequel les employés ne voulaient pas se rebeller. C’est pour ça que personne n’a jamais parlé à la police de ce qu’il se passait”, soutient un cadre de l’hôtel. Un silence qui n’étonne pas l’avocat Mustapha Errachdi. Conseiller juridique de l’association de lutte contre la pédophilie “Touche pas à mon enfant”, il a eu souvent “affaire à ce genre de cas. Quand la personne incriminée est riche, puissante, ses employés n’osent pas lui créer des soucis. Ils préfèrent se taire”. 

 

Bien sous tous rapports

C’est ainsi que pendant deux ans, Patrick Finet a reçu des mineurs dans son riad sans qu’aucun salarié de ce qui est aujourd'hui devenu le Taj Palace ne fasse part de ses soupçons à la police. Sans doute parce que l’homme impressionne les employés. Patrick Finet porte bien ses 53 ans, il s’entretient physiquement, accueillant régulièrement des coachs sportifs pour des cours de musculation. L’homme sort tard la nuit dans les adresses les plus prestigieuses de la ville ocre : La Mamounia, le Royal Mansour... Au point que ses chauffeurs se plaignent de travailler à pas d’heure et de faire le pied de grue à n’en plus finir aux portes de lieux de sortie de leur patron.

Son agréable train de vie s’explique aussi par son salaire : 22 000 euros par mois (230 000 dirhams), un salaire courant dans le secteur du tourisme de luxe. Son curriculum vitae est, quant à lui, éloquent. Professionnel aguerri de l’hôtellerie de luxe, il a bourlingué une trentaine d’années du Mexique à Paris en passant par la Thaïlande. Une fois ses bagages posés à Marrakech, il aurait au contraire fait preuve d’un certain laisser-aller. Selon plusieurs employés du Taj Palace ayant travaillé sous ses ordres, il était plus occupé par ses loisirs que par son travail.

Les rapports professionnels entre Jaouad Kadiri et Finet vont aussi vite se détériorer. Un clash a notamment lieu le jour où l’hôtelier aurait essayé d’embrasser la femme de Kadiri. “Il l’a poussée, elle est tombée”, nous raconte une femme de ménage de l’hôtel, témoin de la scène. Qui plus est, Kadiri soupçonne le Mandarin Oriental, société à qui il a confié la gestion de son hôtel et employeur de Finet, d’escroquerie, au vu des dépenses somptuaires qu’on exige de lui. Il porte plainte devant la Chambre de commerce international.

 

Silence, on détourne ?

C’est ainsi que l’omerta autour des baignades nues avec des adolescents est brisée presque fortuitement, à la suite d’un prosaïque différend commercial. Mi-février 2011, les huissiers débarquent dans le bureau de Patrick Finet pour saisir des pièces concernant le litige entre Kadiri et le Mandarin Oriental. L’ordinateur de Finet est embarqué. Finet, qui a quitté précipitamment le Maroc, dans la foulée de la plainte de Kadiri, contacte l’informaticien de l’hôtel pour qu’il en efface toutes les données. Il essuie un refus. Imprudent, Finet n’a installé aucun code pour verrouiller l’accès de son ordinateur. C’est ainsi qu’en cliquant simplement sur le bouton ON, les gendarmes découvrent, au milieu des documents administratifs, plus de 15 000 photos et une trentaine de vidéos à caractère pornographique, ainsi que l’historique de sites pornographiques visités sous le pseudonyme de “Louis 14”. Dans le lot de mails, une correspondance soutenue avec un amant marocain qui lui envoie des photos dénudées. “Tu es magnifique, je n’ai pas résisté et ai fait voir tes photos à mon ami !!! Commentaire : miam miam !!! Quel beau visage, quel beau sourire, craquant c’est le mot ! J’entends ta voix unique et viens te mordre doucement ta bouche vermeille”, écrit-il dans les mails inclus dans le dossier auxquels TelQuel a eu accès. Mais rien en rapport avec de la pédophilie, d’après les avocats de Patrick Finet. “L’examen du PC (…) par la police scientifique n’a établi l’existence d’aucun acte de pédophilie, mais des actes qui concernent des adultes consentants uniquement”, soutiennent-ils. Ils envisagent du coup de déposer une plainte pour “dénonciation calomnieuse”.

 

Procès par contumace

La justice ne l’a pas entendu de cette oreille après audition des témoins. Patrick Finet est aujourd’hui poursuivi pour “pédophilie” suite à une nouvelle plainte de Jaouad Kadiri, déposée le 8 septembre 2011. “Touche pas à mon enfant” a emboîté le pas à ce dernier, suivie par la section locale de l’AMDH, versée dans ce type de dossiers à cause des nombreux cas de pédophilie constatés à Marrakech. “Nous nous sommes joints à la plainte pour faire toute la lumière sur cette affaire, explique ainsi Omar Arbib, le président de l’AMDH Marrakech-Ménara. Nous avons cru à une certaine accalmie après les nombreuses affaires concernant des pédophiles étrangers entre 2004 et 2007. On ne veut pas que cela reprenne de plus belle”, rajoute-t-il. Ayant quitté  le Maroc en février 2011, Patrick Finet était absent à l’ouverture de son procès le 28 septembre dernier. Un sujet d’interrogations pour l’avocat de Jaouad Kadiri et “Touche pas à mon enfant”. Les plaignants se demandent comment Patrick Finet a pu quitter le Maroc alors qu’il était sous le coup d’une plainte dans le cadre du différend commercial avec Jaouad Kadiri. L’hôtelier a ainsi récupéré son passeport quelques heures à peine après qu’il lui a été confisqué et, qui plus est, a pu quitter le royaume sans être inquiété à la frontière. Sur le banc des accusés, n’ont comparu que les deux chauffeurs poursuivis pour “complicité”, libres après avoir passé plusieurs mois en prison. Aujourd’hui, ils se cloîtrent chez eux et refusent tout contact avec la presse. “Ils sont les seuls à payer dans cette affaire, alors que Patrick Finet s’en sort indemne pour l’instant”, se scandalise un avocat au fait du dossier.

 

Victimes absentes

 “L’enquête piétine car on n’a rien fait pour identifier les victimes”, constate Mustapha Errachdi, le conseiller juridique de “Touche pas à mon enfant”. Il reproche à la police de n’avoir cherché les habitués des après-midi baignade de Finet que pendant une journée : lors de la reconstitution au Café de la Poste, lieu où s’opérait le rabattage par les chauffeurs de l’hôtelier. Après quelques heures d’attente, aucune identification par ces derniers, chou blanc sur toute la ligne. Cette absence de victimes est la ligne de défense des avocats français de Patrick Finet, qui insistent sur ce point dans leur communiqué. Ils y voient un dossier mal ficelé, sans véritables preuves à charge, si ce n’est des témoignages sujets à caution. “Si Finet veut prouver son innocence, il n’a qu’à  se présenter à son procès”, rétorque pour sa part l’avocat de Kadiri, Khalid El Fatoui.

La prochaine audience aura lieu le 19 octobre et risque, presque à coup sûr, de se tenir sans Patrick Finet. Khalid El Fatoui bataille pour obtenir un mandat d’arrêt international de la part de la justice marocaine pour contraindre l’hôtelier à assister à son procès. Il n’a pas encore réussi à le décrocher, bien qu’il ait déposé la demande il y a cinq mois de cela. Exigeant la vérité au plus tôt, les associations, elles aussi, tiennent à voir Finet comparaître. Najat Anwar, présidente de “Touche pas à mon enfant” nous dit avoir déposé à son tour une demande de mandat d’arrêt international auprès d’un procureur le 8 octobre 2012. Aujourd’hui, Patrick Finet vit à Milan, libre comme l’air. Toujours pour le compte de Mandarin Oriental, il chapeaute l’ouverture d’un hôtel de luxe. La turbulente Najat Anwar ne compte pas en rester là et n’écarte pas l’option d’organiser un rassemblement devant l’établissement italien pour exiger du Français qu’il se présente devant les juges marocains.

 

Marrakech. Destination pédophile

 

“Des touristes viennent à Marrakech commettre des péchés”. C’est peu ou prou les mots qu’employaient le ministre de la Justice, Mustafa Ramid, en mars 2012. Des propos qui avaient soulevé un tollé. Les faits sont pourtant têtus. En 2006, Jacques-Henri Soumère, une figure du monde culturel français, se retrouve dans le box des accusés à Marrakech. L'ex-directeur du théâtre Mogador doit répondre à de graves accusations dont l’incitation à la débauche sur mineur. En juin 2011, l’ancien ministre français Luc Ferry raconte, sur un plateau télé, comment un ancien homme du gouvernement français s’était “fait poisser à Marrakech dans une partouze avec des petits garçons”, se tirant d’affaire à grands renforts de pressions et de négociations. La sortie de Luc Ferry a braqué, y compris au Maroc, les projecteurs sur le tourisme sexuel dans la ville ocre (qui accueille chaque année entre 600 000 et 1 million de touristes). En 2011 toujours, la chaîne française M6 filme à l’aide de caméras cachées comment des nuits avec des enfants de huit ans se négocient à quelques centaines d’euros sur la place Jamaâ El Fna. Les journalistes Ali Amar et Jean-Pierre Tuquoi publient en janvier 2012 un ouvrage, Paris-Marrakech, où un vieux riche d’origine suisse leur raconte comment, au cours d’un dîner organisé par un Français, dans un restaurant couru de la ville, un adolescent nu est apporté aux convives dans un palanquin au moment du dessert. Marrakech n’est pas la seule ville touchée : en 2010, un Espagnol installé à Kénitra est condamné à 30 ans de prison pour avoir abusé de mineurs. Une peine lourde qui fait exception. En effet, les associations spécialisées dans la lutte contre la pédophilie ou le tourisme sexuel soulignent que de très nombreux étrangers jouissent d’une certaine impunité, de réseaux bien rodés et achètent, d’une manière ou d’une autre, le silence de la population et des autorités. Les mêmes associations pointent du doigt les peines requises contre les adultes jouissant de mineurs, jugées trop maigres : en 2007, un rapport sur le tourisme sexuel au Maroc de la Coalition contre les abus sexuels sur les enfants a ainsi dévoilé que les prédateurs sexuels étrangers sont punis en moyenne de 10 000 DH d’amende et de deux années de prison.

 

 

 

Trois questions à mustapha errachdi

 

“Nous butons sur un mur très solide bâti sur la honte”

 

Rodé aux cas de pédophilie, l’avocat de “Touche pas à mon enfant” fait le point sur l’ampleur, la nature du fléau et son traitement par la justice. Quel rôle joue la société civile dans les affaires de pédophilie ?

Les associations, en braquant les projecteurs sur les affaires de pédophilie et en faisant pression sur la justice, ont permis une prise de conscience de l’ampleur du fléau. Nous sommes cependant encore loin d’avoir éradiqué ce mal. Faute de moyens, il nous est impossible de savoir tout ce qu’il se passe dans l’intimité des hôtels et des riads de Marrakech. Or, pendant ce temps, les cas s’amoncellent. C’est ainsi que de 2004 à aujourd’hui, nous avons vu défiler 600 dossiers de pédophilie dont une vingtaine concernait des prédateurs sexuels étrangers. Il faut préciser qu’après le tsunami de 2004 en Thaïlande, les pédophiles se sont rabattus sur Marrakech.

 

Aujourd’hui, la justice traite-t-elle de manière plus sévère les cas de pédophilie ? 

Les télévisions étrangères ont joué un rôle important en montrant combien il était facile de s’offrir des mineurs à Marrakech. La ligne de défense des autorités qui expliquait que nous étions en face de cas isolés ne tenait plus. Si bien qu’aujourd’hui, nous ne sommes plus dans l’impunité totale ni l’immunité touristique qui prévalait dans la ville ocre. Les juges condamnent à des peines plus lourdes, comme le montre le cas de ce ressortissant espagnol qui a écopé de 30 ans de prison. Nous espérons d’ailleurs que cette peine fera jurisprudence.

 

Pourquoi est-il si difficile de faire témoigner les victimes de pédophilie ?

Les familles des victimes préfèrent que ces dernières gardent le silence afin d’éviter la chouha. Nous butons sur un mur très solide bâti sur la honte, l’hypocrisie sociale et la misère. Cette misère est une donnée primordiale pour comprendre l’ampleur du phénomène. En effet, la très grande majorité des jeunes qui se prostituent sont issus de milieux défavorisés et vendent leur corps pour aider financièrement leurs familles. Ces dernières sont d’ailleurs le plus souvent au courant.

 

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