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Histoire. Thami El Glaoui : Le pacha qui aurait pu être roi

Histoire. Thami El Glaoui : Le pacha qui aurait pu être roi
17 mai
09:50 2012
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L’histoire de Thami El Glaoui s’apparente à une success-story. Celle de l’ascension d’un chef de tribu lambda, petit-fils d’un marchand de sel. Un seigneur féodal qui, au final, a déposé deux sultans et marqué de son empreinte l’histoire du Maroc. Un roi, à sa manière.

A la fin du 19ème siècle, le sultan Moulay Hassan ne dirige qu’une partie du pays. Si son autorité s’exerce sur blad Makhzen, les territoires au-delà des contreforts de l’Atlas sont trop loin du pouvoir central basé à Fès pour que le souverain y ait une quelconque influence. C’est blad siba, pays des tribus rebelles, promptes à défier l’autorité du sultan. Les prédécesseurs de Moulay Hassan ont tous dû mener régulièrement des campagnes militaires pour les ramener dans leur giron. C’était, qui plus est, le seul moyen  de percevoir l’impôt et renflouer les caisses vides des Alaouites. Le sultan, ruiné et en quête de fonds,  n’échappe pas à cette règle de gouvernance. C’est ainsi qu’à l’automne 1893, Moulay Hassan, à la tête d’une harka partie en expédition dans le Tafilalet, revient par la vallée du Dadès. Ses troupes sont harassées, la campagne a été rude et les morts de faim et de froid nombreux. Telouet —fief des Glaoui près de Ouarzazate— est un lieu de passage obligé pour le sultan. Madani, le frère aîné de Thami El Glaoui, voit là une occasion à saisir pour être bien en cour. En 48 heures, il fait pression sur ses vassaux pour qu’ils rassemblent moutons, chèvres, mulets et chevaux et organiser un accueil triomphal à Moulay Hassan. Madani et Thami, alors âgé de 15 ans, vont à la rencontre du sultan pour lui présenter leurs hommages. Madani se prosterne devant Moulay Hassan et, le front touchant le sol neigeux, lui déclare : “Seigneur tout puissant, daignez accepter le peu que votre esclave peut vous offrir”. Un doux euphémisme. Alors que les troupes du sultan meurent de faim depuis des jours, les frères Glaoui leur organisent un banquet où les plats se succèdent. Ils réussissent l’exploit de nourrir 3000 hommes en campagne, “un rêve extravagant”, selon l’expression de Gavin Maxwell, auteur d’El Glaoui dernier seigneur de l’Atlas. Moulay Hassan, pour récompenser Madani de son accueil, en fait son calife personnel pour toute la région.

Par la grâce d’un banquet, les Glaoui gagnent le commandement de toutes les tribus entre le Haut-Atlas et le Sahara. Moulay Hassan ne se contente pas de leur mettre le pied à l’étrier dans leur ascension vers le pouvoir. Le sultan offre aux Glaoui, en plus d’armes modernes, un canon Krupp qu’il transportait avec lui pendant la harka. Les Glaoui se retrouvent ainsi en possession de la seule pièce d’artillerie lourde de tout le Maroc, exception faite de l’armée chérifienne. L’effet est immédiat sur les tribus voisines. Les Glaoui étendent leurs possessions en menant leurs propres harkas dans le sud. Et “partout où le canon de bronze entrait en action, il y avait des châteaux détruits et des têtes coupées. Dans certains cas, la simple menace du canon ou d’autres armes secrètes dont on soupçonnait l’existence dans l’arsenal de Telouet suffisait à assurer la soumission d’un ennemi puissant”, raconte Gavin Maxwell.

Seigneur de guerre

A coup sûr, le canon offert par Moulay Hassan est le petit plus qu’attendaient les Glaoui. Cette arme destructrice leur permet de consolider leur position privilégiée parmi les caïds de l’Atlas. Ils avaient déjà du poids parmi cette confrérie de dominants, puisque leur fortune n’était pas bâtie uniquement sur le pillage. Ils possédaient une mine de sel prospère et accueillaient les caravanes de dromadaires en provenance du Sahara, du Soudan, de Mauritanie, de l’intérieur du Maroc et des grandes oasis du désert. La demande en sel étant plus forte que l’offre, les Glaoui s’offraient le luxe d’augmenter le prix du sel et la taxe sur les caravanes à leur guise. Une famille riche en somme, en possession du nerf de la guerre, à qui il ne manquait que la puissance des armes pour faire la différence et accentuer leur pouvoir. Avant le canon Krupp offert par Moulay Hassan, les Glaoui ne pouvaient rassembler que 2 à 3000 guerriers montés. Le cadeau royal leur donne une autre stature.

Thami El Glaoui est adoubé en 1901 lieutenant de son frère aîné Madani. Ce dernier lui confie la charge sensible de prendre la dernière forteresse refusant la domination totale des Glaoui sur le sud du Maroc. Agé d’à peine 21 ans, Thami part à la tête de 2000 hommes à l’assaut de la dernière poche de résistance. Il fait tirer 30 salves contre la forteresse en dissidence et, au passage, fait couper plusieurs têtes, exaspéré par la résistance qu’on lui oppose. On pourrait juger cette série de décapitations comme un signe de cruauté chez Thami, mais à l’aune des mœurs guerrières de l’époque, il faut la relativiser, juge Gavin Maxwell. Thami El Glaoui, en tant que seigneur de guerre, ne doit faire preuve d’aucune pitié, au risque de passer pour faible aux yeux de ses opposants.

Durant le règne du sultan Moulay Abdelaziz, successeur de Moulay Hassan, Madani et Thami El Glaoui décident en 1902 de se rappeler au bon souvenir du Makhzen en participant à la harka contre Bou Hmara, qui s’est autoproclamé sultan à la place du sultan. Les guerres de répression et de consolidation de leur pouvoir avaient entraîné les Glaoui loin au sud et à l’est de l’Atlas. “Beaucoup trop loin du trône” pour qu’ils puissent recevoir leur “juste part des faveurs impériales”, souligne Gavin Maxwell. La campagne des Glaoui contre Bou Hmara se solde par un échec militaire, mais ils marquent le coup en montrant leur fidélité au sultan régnant.

Courtisans armés

Madani et Thami El Glaoui jugent cependant l’accueil de Moulay Abdelaziz glacial à Fès, à l’aune des sacrifices faits pour consolider son trône. En tous les cas, loin du faste qu’ils pensent leur être dû, vu leur puissance au sud du royaume. Frustrés dans leurs ambitions, Madani et Thami sont convaincus qu’il faut déposer le sultan Moulay Abdelaziz. Les deux frères se savent en position de force, d’autant que le sultan régnant est en partie ruiné à cause de ses dépenses extravagantes en jouets et gadgets occidentaux. L’époque des “commis voyageurs”, expression de l’époque pour définir tous les marchands plaçant au prix fort leurs gadgets auprès du sultan, bat son plein. Eux, de leur côté, se sont enrichis, alors que, croulant sous les emprunts étrangers, Moulay Abdelaziz a hypothéqué son trône. Madani décide alors de jouer la carte Moulay Hafid, frère aîné du sultan régnant, qu’il soutient dans sa prise du trône. En novembre 1907, Madani El Glaoui et Moulay Hafid marchent sur Fès à la tête de 40 000 guerriers sous les ordres du Glaoui. Moulay Abdelaziz accepte sa défaite et se retire à Tanger.

L’empire des Glaoui est désormais établi. “Il y avait tout juste quatorze ans que le sultan Moulay Hassan, peu de temps avant sa mort, était passé par Telouet et avait fait don d’un canon de bronze à un chef de tribu insignifiant”, souligne Gavin Maxwell. Or, le chef de tribu insignifiant était devenu en moins d’une génération ministre de la guerre, puis grand vizir de Moulay Hafid. “Ce dernier titre faisait de lui un véritable dictateur administratif, qui gouvernait tout le Maroc au nom du nouveau sultan”, assène Gavin Maxwell. Madani El Glaoui assure son pouvoir au sud, pourvoyant tous les postes de caïds en piochant dans les membres de sa famille. Thami El Glaoui, son benjamin, est ainsi nommé pacha de Marrakech, placé au sommet de la hiérarchie au sud du Maroc. Le pouvoir des Glaoui, concrétisé par leurs possessions, s’étend désormais sur un tiers du Maroc. Ce qui n’est pas sans inquiéter Moulay Hafid, qui craint que les deux frères ne décident de fonder leur propre état. Sans doute pour calmer l’ambition des Glaoui, le sultan s’allie maritalement avec eux. Moulay Hafid prend comme première épouse la fille de Madani, qui, de son côté, épouse une fille du souverain. Thami, lui, fait un échange de filles avec El Mokri, ministre des Finances et à la tête d’une des familles les plus puissantes du royaume.

Créature de Lyautey

Thami El Glaoui participe en chef de file à la pacification du Maroc pour le compte du protectorat. Lyautey, qui instaure une politique des caïds pour conquérir les territoires encore en dissidence, s’appuie largement sur le pouvoir du pacha de Marrakech. Ce dernier mène ainsi plusieurs expéditions pour instaurer l’ordre français dans le Moyen-Draâ, le Dadès et le Todgha entre autres. A la mort de Madani, son frère aîné, en 1918, Thami El Glaoui se voit récompenser par Lyautey qui l’adoube seul héritier de l’empire Glaoui. Un échange de bons procédés, comme l’explique Yvonne Samama dans son étude sur le pacha de Marrakech : “Si la puissance de Madani était liée au roi auquel il avait fait allégeance, celle de Thami était directement attachée au Protectorat dont il tira un grand bénéfice. Les Français avaient besoin d’un intermédiaire fort qui se faisait respecter et sur lequel ils pouvaient compter dans un pays sujet à la dissidence (blad siba, ndlr)”. 

A l’époque où Thami El Glaoui prend possession de l’héritage de son frère, il possède de fait “un pouvoir plus grand que celui du sultan lui-même, qui, d’après les conventions du protectorat, était privé de tous ses ministres”, constate Gavin Maxwell. Tel était le rapport de forces entre El Glaoui et son supposé souverain, celui d’un roi privé de ses pouvoirs régaliens face à un puissant pacha qui sait tout devoir à Lyautey. El Glaoui déclare d’ailleurs au résident général au moment de son départ du Maroc en 1925 : “Qui que ce soit qui vous remplace, vous seul resterez toujours mon maître”.

En 1928, le Maroc est pacifié en très grande partie grâce à Thami El Glaoui. Cette année symbole est marquée par la visite du résident général Steeg dans le sud. Le pacha de Marrakech rameute plus de dix mille guerriers pour accueillir un cortège de voitures aux couleurs de la France qui, pour la première fois, va traverser le col du Tizi n’ Tichka et entrer en fanfare dans l’arrière pays tenu par le tout-puissant Glaoui. “Ces milliers de montagnards, endurants et téméraires, que les troupes du Makhzen auraient mis des années à soumettre par la force, la collaboration du Glaoui les a acquises à la France sans combat”, souligne Georges R. Manue dans Sur les marches du Maroc insoumis.

Le pacha prédateur

Dans les années 1930 et 1940, Thami El Glaoui est au summum de sa gloire. Un dicton populaire affirme que “les paroles du Glaoui brisent les pierres”. Il est devenu un véritable mythe en Europe aussi, un homme auquel s’attache “une image de splendeur, de merveilleux oriental, avec laquelle même les fastueux maharajahs de l’Inde ne pouvaient rivaliser”, souligne Gavin Maxwell (voir encadré p.50). Thami El Glaoui se rend souvent en Europe avec une suite considérable et une partie de son harem. “Peu à peu, il en vint à créer ainsi ce qui fut appelé ‘la tribu des Glaoua de l’oued Seine’, c’est-à-dire un clan de Français de la métropole, qui le considéraient comme un demi-dieu”, illustre Maxwell.

Pour financer son train de vie extravagant, le Glaoui accapare tous les marchés du sud, avec un monopole sur le chanvre, les oranges, les olives, le safran, les dattes et la menthe. Thami El Glaoui est aussi le propriétaire d’une multitude d’entreprises commerciales, acquises grâce à sa coopération avec la politique française d’exploitation des ressources du Maroc.

C’est ainsi qu’il est président honoraire de l’Omnium Industriel du Maghreb (sucre, savon, thé) sans avoir déboursé un centime, président d’une société minière exploitant le cobalt, président d’une société chimique et métallurgique et vice-président de l’Hygienic Drinks Compagny of Casablanca, distributrice de Coca-Cola au Maroc. El Glaoui a un pied dans tous les secteurs économiques. Il est, entre autres, président de l’Omnium nord-africain, plus connu comme ONA, et contrôle donc la majeure partie des concessions minières du pays. Thami El Glaoui investit aussi dans le 4ème pouvoir pour mieux asseoir son emprise. Il prend le contrôle financier de quatre des cinq quotidiens de la place : Le Petit Marocain, La Vigie marocaine, Le Courrier du Maroc et l’Echo du Maroc. “Cette combinaison du pouvoir et du contrôle absolu de la presse prit une énorme importance lorsque Thami El Glaoui entreprit de détrôner son sultan (le futur Mohammed V, ndlr)”, écrit Gavin Maxwell.

Rébellion contre Mohammed V

A l’orée des années 1950, le protectorat veut se débarrasser de Mohammed Ben Youssef, qui refuse de condamner les visées indépendantistes de l’Istiqlal. Tout naturellement, ils utilisent leur allié de toujours, Thami El Glaoui. La veille de l’Aïd Al Mawlid, en 1950, le pacha de Marrakech, venu se prosterner devant le futur Mohammed V comme le veut la tradition, se voit confier par les Français la mission de lui remonter les bretelles pour son soutien à l’Istiqlal. Le sultan, mis au courant des intentions du pacha de Marrakech, le fait attendre et l’accueille après les membres du parti nationaliste, alors que jusque-là le Glaoui était toujours reçu en premier. En réponse aux plaintes du Glaoui, le souverain lui coupe la parole et déclare : “à partir d’aujourd’hui, vous allez modifier vos conceptions à ce sujet, car nous allons travailler à l’indépendance du Maroc”. Le Glaoui, furieux, lui rétorque : “Vous n’êtes que l’ombre d’un sultan ! Vous n’êtes pas le sultan du Maroc, vous êtes le sultan de l’Istiqlal !”. Suite à cet affront, Mohammed Ben Youssef fait savoir au pacha de Marrakech qu’il ne le recevrait plus et qu’il ne remettrait jamais les pieds dans aucun palais du sultan.

Thami El Glaoui jure alors de déposer le monarque et de l’humilier comme il l’avait été lui-même. Il organise la propagande contre la modernité des enfants du sultan Ben Youssef. Dans le collimateur, plus particulièrement, la princesse Lalla Aïcha, critiquée pour s’être affichée en maillot de bain, argument populiste pour demander la destitution de Mohammed V. Le quotidien France Soir publie une photo de la princesse en compagnie de Moulay Hassan, en maillot de bain sur la plage, avec une légende on ne peut plus explicite : “Cette photo a scandalisé les pachas et caïds du Maroc”.

En mai 1953, Thami El Glaoui passe à l’action. Il réunit 270 caïds et pachas qui demandent via une pétition publique la déposition du sultan. Le pacha de Marrakech tient enfin sa revanche. Au lendemain de l’exil de Mohammed V, Thami El Glaoui regagne Marrakech pour célébrer avec les caïds du sud l’Aïd El Kébir et, par la même occasion, la déposition du sultan qui, “par sa désinvolture bravache avait éclipsé celle de Moulay Abdelaziz par son frère Madani”, juge Gavin Maxwell.

Mais une fois Ben Arafa, son homme lige, placé sur le trône, le Glaoui s’inquiète de plus en plus de la situation politique du Maroc qui risque d’entraîner le retour du sultan déchu. Il demande l’assurance formelle aux résidents généraux -qui se succèdent à une vitesse record- que Mohammed V ne récupérera pas son trône. Le vent tourne, le Glaoui pas dupe le sent, comme il sait qu’il n’a plus prise sur les évènements. Homme de l’ancien temps, il n’a pas senti la montée du nationalisme, force nouvelle qui submerge le Maroc qu’il a connu et dont il n’a pas perçu à sa juste mesure l’importance. Il a toutes les raisons de s’inquiéter des attentats et manifestations organisées pour obtenir le retour d’exil de Mohammed V. Car le “Maroc aux Marocains”, si la revendication se concrétise, mettra fin à son pouvoir. 

L’heure de la soumission

 “Un mouvement pour l’indépendance du pays était inévitable, et l’indépendance signifierait non seulement la fin des Français au Maroc mais aussi la fin du royaume du Glaoui qu’ils avaient parrainé. La situation exigeait une habileté de gouvernement; Thami ne la possédait pas car, jusqu’à la fin de son règne en 1955, il ne pensa qu’en termes de remèdes traditionnels”, note à ce propos Gavin Maxwell. Le retour de Mohammed V au Maroc pour calmer l’agitation populaire est devenu inévitable. Le Glaoui, gangrené par un cancer, est obligé de l’admettre : son coup d’état a échoué.

Le 8 novembre 1955, Thami El Glaoui quitte Marrakech pour Paris où le sultan, de retour de son exil à Madagascar, règle les dernières questions avant de rentrer au Maroc en chantre de l’indépendance arrachée aux Français. Le sultan accepte de recevoir Thami El Glaoui en audience, mais il l’humilie. “Pour la première fois de sa vie, le pacha de Marrakech doit faire antichambre pendant une heure entière. Après avoir ôté ses souliers, Thami pénétra seul dans le salon où Mohammed V était assis sur un canapé. Il se mit à genoux, avança dans cette position jusqu’aux pieds du sultan, puis se prosterna le visage contre terre. D’une voix à peine perceptible, il supplia le sultan d’accorder sa miséricorde à un pauvre homme qui s’était écarté du droit chemin. On aida Thami à se relever, et il sortit à reculons, en chancelant”, raconte Gavin Maxwell. 

Le 30 janvier 1956, Thami El Glaoui décède d’un cancer. Le pays sera indépendant dans quelques mois. “Le corps enveloppé dans un linceul de moire noire fut porté à bout de bras sur un brancard, cahotant au-dessus des têtes d’une foule immense. Dans cette multitude se coudoyaient Français et Marocains, notables et gens du commun, caïds et militants de l’Istiqlal, hommes et femmes, uniformes, vestons et djellabas. Le service d’ordre de l’Istiqlal collaborait vigoureusement avec la police pour canaliser cette marée et l’émotion étreignait aussi bien ceux que le pacha avait favorisés de ses largesses que ceux contre qui il avait longtemps sévi, car tous étaient conscients de la noblesse et de la grandeur du disparu”, raconte conciliant André Hardy, contrôleur civil du protectorat. Avec le décès du Glaoui, une époque s’achève, celle des grands seigneurs féodaux dont il fut le meilleur exemple. Une nouvelle ère s’ouvre, celle de la pleine-puissance du trône alaouite. 

 

Harka. Le Glaoui en campagne

Le pacha de Marrakech a été élevé selon le paradigme blad Makhzen vs blad siba. La meilleure illustration est la relation de voyage du docteur Hérisson, médecin chef du groupe sanitaire mobile de Marrakech, qui accompagne la harka du Glaoui en 1919. L’armée du pacha est composée de 5 à 6000 soldats partis en campagne pour quatre mois, askris du maître de la ville ocre. L’armée du Glaoui traverse  le sud du Maroc et, à chaque étape, le pacha est accueilli par la population locale avec des dattes et un bol de lait. Les femmes “saisissent l’étrier du pacha pour lui baiser le genou”, tandis que les hommes alignés “déclenchent une salve d’honneur” à son passage. “De nouveaux contingents arrivent tous les jours. La harka fait boule de neige(…) Tous les cent mètres, un ksar, une délégation, un taureau, une salve de bienvenue, un groupe de gens armés qui s’ajoute à nous”, narre le docteur Hérisson. L’armée du Glaoui, munie du canon Krupp offert par le sultan Moulay Hassan, détruit plusieurs kasbahs à coups d’artillerie. Le pacha de Marrakech, avec ses effectifs nombreux, soumet toutes les tribus dissidentes, souvent lors d’affrontements durant moins de trois heures. El Glaoui, reconnaissant pour ses combattants les plus valeureux, les récompense en espèces sonnantes et trébuchantes sur les lieux mêmes de l’affrontement. Entre deux combats, El Glaoui chasse la gazelle et le lièvre. “Le pacha en tue deux avec son fusil de chasse. C’est un excellent tireur ( …) Il a touché un étui de cartouche posé sur un bâton à 25 mètres au deuxième coup, et une orange à 120 mètres au premier coup”, constate le docteur Hérisson. Chasser ou montrer son adresse au fusil sur des cibles au milieu d’une bataille peut sembler incongru, mais telles étaient les mœurs d’un seigneur de guerre, ce qu’était Thami El Glaoui au début de sa carrière. Le sud, une fois entièrement sous sa domination, il put enfin mener la vie de château dans son palais de Marrakech.

 

Fastes. Vie de pacha

Le pacha de Marrakech mélangeait mondanités et politique. Son carnet d’adresses comprenait tous les puissants de son époque, à l’instar de Winston Churchill dont il était très proche, du souverain de Roumanie Carol II, de l’Aga Khan, du roi d’Arabie Saoudite Abdelaziz Al Saoud ou du général de Gaulle. A sa table défilaient, en plus des hommes politiques, des artistes, des stars de cinéma comme Charlie Chaplin, et des hommes d’affaires de renom qu’il accueillait toujours avec magnificence, n’hésitant pas à leur offrir joyaux et tapis précieux. “à ses invités européens, Thami donnait littéralement ce qu’ils désiraient : une bague de diamant, une somme en pièces d’or, une fille berbère ou un garçon du Haut-Atlas”, énumère son biographe Gavin Maxwell. Une manière d’entretenir son mythe de prince des Mille et une nuits, grâce à un “accessoire de théâtre essentiel (…) un étalage de pouvoir et de faste sans égal”, relève l’auteur. Le palais du Glaoui s’étendait sur 10 hectares, en plein cœur de Marrakech, et comportait d’immenses parcs et jardins. Le pavillon européen réunissait “la quintessence de tout le confort qu’il avait rencontré dans les meilleures maisons, les plus beaux palais et les hôtels les plus luxueux d’Europe”, décrit son fils Abdessadeq El Glaoui dans Le ralliement : le Glaoui, mon père. Le pacha de Marrakech s’était fait aménager un golf de 18 trous dans son palais où il invitait à taper la balle tous les hôtes illustres de passage dans la ville ocre, ainsi que les meilleurs joueurs du monde entier. Sa demeure était aussi un passage obligé pour les stars égyptiennes comme Farid El Atrache et Samia Gamal. Quand il se rend à Paris, avec sa suite et son harem, il va à l’Opéra et se distraie le soir en dînant au Lido tout près de son hôtel préféré, le palace Le Claridge, sur les Champs Elysées. A étaler tant de luxe, le pacha de Marrakech “était devenu pour beaucoup d’Européens une mode comme le jazz, le charleston ou le cubisme. Connaître le Glaoui et pouvoir lui parler avec familiarité, c’était ‘être dans le vent’”, conclut Gavin Maxwell.

 

Hassan II et El Glaoui. Entre revanche et pardon

“Thami El Glaoui représentait cette féodalité anachronique, férocement égoïste et capable de tout pour défendre ses privilèges”, jugeait Hassan II dans Le défi. Un anachronisme dont on s’empresse de confisquer les biens au  lendemain de l’indépendance. Le caïd Brahim, fils du pacha de Marrakech, est condamné à 15 ans d’exil, tandis que 4 autres fils sont arrêtés et emprisonnés 18 mois. On pourrait vite conclure à un règlement de compte entre les Alaouites, sortis vainqueurs et héros de l’indépendance, et les Glaoui sortis vaincus comme collaborateurs du protectorat. Sauf qu’avec Hassan II, tout est beaucoup moins simple qu’on ne le croit. Le roi défunt dribble tout son monde en choisissant de maintenir dans son sérail l’un des fils du pacha de Marrakech, à savoir Hassan El Glaoui, qui intègre son secrétariat particulier en tant que chargé de mission spécialisé dans le golf. Peintre avant tout, ce dernier, entre deux tableaux de chevaux, multiplie les toiles à la gloire de Hassan II. Le roi défunt, qui a finalement accordé sa mansuétude aux fils du pacha de Marrakech, n’a cependant pas oublié de punir leur paternel, à l’origine de l’exil de Mohammed V. Hassan II a tué El Glaoui dans les mémoires. Il a ainsi laissé à l’abandon la kasbah de Telouet, symbole de son pouvoir, tandis qu’il faisait de la kasbah d’Agdz, autre possession du pacha de Marrakech, un centre de détention secret pour les opposants au régime entre 1976 et 1982.

 

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