Culture

Théâtre. Le Monologue du vagin... en darija

Théâtre. Le Monologue du vagin... en darija
février 22
17:30 2012
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L’art et la parole féminine posent leurs valises au théâtre Aquarium dans le cadre d’une activité intitulée “!!! Expression féminine”. Le programme, de décembre à juin, débouchera sur une version marocaine de la célèbre pièce d’Eve Ensler.

Le 12 rue Ezzaouia à Akkari est une porte massive et cloutée, dont le bleu azur se fond dans la sérénité de ce vieux quartier de Rabat. Cette entrée donne sur une maison traditionnelle rénovée, dont le hall, le salon et les chambres à coucher ont été transformés en théâtre, galerie et bureaux pour les besoins administratifs. Les murs sont d’un blanc immaculé, clairsemés de carrés de couleur pastel et de quelques affiches en noir, mettant en exergue la flamboyance de la lettre arabe “mim”. C’est la première d’une série de trois affiches, chacune comportant une lettre : mim, ra’e et alif, jusqu’à finir le mot “mra”, femme, mais entonné en darija. C’est justement la femme qui est célébrée, dans le quartier général du théâtre Aquarium où l’on se trouve, à coups d’ateliers de prises de parole, de tables rondes et de concerts. Un évènement sobrement intitulé “!!! Expression féminine”, qui a vu le jour le 2 décembre dernier grâce au soutien de l’Institut français de Rabat.

Voir avec et en Elles
Hchouma, âyb, wili... autant d’expressions employées pour jeter l’opprobre sur le corps des femmes depuis leur tendre enfance, au mieux pour en faire des bnat nass, au pire des juments poulinières soumises à leurs conjoints et atones quant à leur propre plaisir. “Dans la société marocaine, il faut souligner qu’une majorité de femmes souffre d’un mal-être corporel”, confirme Naïma Zitane, présidente de la troupe Aquarium et metteur en scène, avant d’ajouter : “Il suffit de vivre dans cette société marocaine pour le constater”. Toute jeune fille biberonnée au conservatisme à la marocaine les a entendus au moins une fois : de la mère ne dissociant pas le collant de la jupe à la gifle du père scandalisé par un bras dénudé, en passant par les remarques sournoises des voisines sur la démarche lascive d’une nubile. Cette honte vécue par les femmes n’est que le corollaire d’une contrainte tout aussi invivable, en l’occurrence l’ultra-sacralisation de l’hymen. Cette membrane est à préserver comme si la vie en dépendait dans un corps passé sous silence, en attendant un éventuel mariage.
“Quand les femmes prennent leur courage à deux mains et se décident à parler, c’est principalement dans un cercle restreint, avec les voisines ou les copines. Ce qui restreint leurs possibilités d’enrichissement personnel et limite leurs perspectives d’ouverture”, ajoute Naïma Zitane. C’est pour amplifier ces voix que le théâtre Aquarium a créé l’évènement “!!!” et ses deux rendez-vous exclusivement féminins : “Avec Elles”, une rencontre bimestrielle où des femmes se retrouvent avec des intervenantes (gynécologues, sociologues, psychiatres, etc.) pour parler de leur condition, et “Voir en Elles”, un atelier de prise de parole tenu chaque jeudi au sein du théâtre, réservé à celles qui préfèrent témoigner en aparté. Ces deux rencontres sont ponctuées par une soirée rythmée par les tessitures des voix féminines, “En chœur avec”, tenue tous les deux mois et ouverte à un public mixte.

Monologue du corps
La première table ronde “Avec Elles” qui a eu lieu le 2 décembre a connu un succès inattendu. “Nous avons reçu une quarantaine de femmes issues d’horizons différents, toutes venues partager leur témoignage sur leur éducation, leur rapport à la virginité et leur première fois”, s’enthousiasme la présidente du théâtre. De l’étudiante à la jeune cadre, en passant par la chômeuse et la quadra toujours vierge -des natives du quartier Akkari et au-delà, mais aussi quelques casablancaises et une tétouanaise- tout un melting-pot de femmes qui ne s’est pas lâché dans sa totalité en dépit de l’absence de participants masculins. “Il y avait des participantes qui étaient gênées de parler même en l’absence d’hommes, le poids du tabou est différent chez chaque personne. Oser en parler n’est pas le but des rencontres, nous nous réunissons d’abord pour ouvrir le débat”, précise Maha, membre actif du projet. Il se trouve qu’une possibilité de contribution virile a déjà été soupesée –certains hommes ont même répondu présent-, une manière de les prendre à témoin dans les problèmes qui entachent l’existence du sexe opposé. Seulement, deux contraintes firent office d’obstacle à cette démarche : la première pour des raisons évidentes de pudeur et la deuxième relative aux sujets abordés, qui sont intrinsèques au corps féminin. “Il serait difficile, par exemple, d’inviter un homme à parler de ses premières menstrues”, s’amuse Maha.
Toutefois, la troupe Aquarium a prévu une séance de partage en la présence d’éléments masculins. Ces témoignages, une fois recueillis, serviront de matière première à une lecture sur scène, dans une sorte d’adaptation du Monologue du vagin à la sauce darija. Sauf que la pièce théâtrale d’Eve Ensler sera extrapolée sur toutes les parties du corps féminin, et les textes remplacés par les confidences des participantes aux ateliers de prise de parole et aux tables rondes. Les déboires et les joies de ces femmes seront ainsi narrés sans langue de bois ni fausse pudeur en juin 2012, par des comédiens prêts à... appeler une chatte une chatte.

Théâtre. Des bulles dans l’Aquarium
Depuis 1994, une poignée de personnes œuvre pour la parité entre les sexes et la démocratisation de la culture en général et l’art de la scène en particulier au sein du quartier Akkari à Rabat. Il ne s’agit pas de lectures fastidieuses du nouveau Code de la famille ni de martelage de concepts féministes désuets, le théâtre fait dans la vulgarisation à coups de métaphores populaires et de textes en darija. Quand le théâtre Aquarium adapte la nouvelle Moudawana dans une mise en scène, cela s’appelle “chaqa’iq noômane” ou coquelicot. Il invite des femmes victimes de violences conjugales, en leur disant tout simplement “âwdi liya” (raconte moi) et adoucit le calvaire vécu par les petites bonnes dans une pièce naïvement intitulée Tata M’barka. La troupe organise également 35 séances de théâtre destinées aux enfants du quartier. Sitôt sevrés, sitôt rodés au respect des droits universels.

 

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